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Couverture du livre Des cultures à l’interculturation (A. Frame) Show/hide cover

Penser la culture en communication

Rien ne se transmet d’un homme à un autre, d’un groupe à un autre, sans être élaboré, sans se métamorphoser et sans engendrer du nouveau. Si l’on prend la pleine mesure de ce phénomène, on est conduit à adopter un certain regard sur la culture et à avoir certaines exigences pour son analyse. [Jeanneret, 2008, p. 13]

La relation complexe et réciproque entre culture et communication, exprimée de manière pseudo-pléonastique par Edward T. Hall à travers la célèbre formule « Culture is communication and communication is culture » (Hall, 1959, p. 186), constitue un questionnement fondamental pour les chercheurs en sciences de l’information et communication (SIC), questionnement dont Yves Jeanneret, cité en exergue, rappelle l’importance. Dans le projet d’analyse de la trivialité, de la circulation sociale des « êtres culturels », proposé par Jeanneret, ce processus de circulation apparaît comme indissociable de la communication : « L’activité de communication – entendue comme la création des cadres pratiques dans lesquels les sujets développent des échanges signifiants – joue un rôle structurant, et non accessoire (ornemental, supplémentaire, marginal) dans la définition même de ce qui fait un être culturel. » (Jeanneret, 2008, p. 18‑19)

Le concept de culture peut lui-même être analysé en tant qu’« être culturel », portant en lui un passé lourd, idéologiquement marqué, puis repris progressivement par le discours populaire, au point d’être déclaré « mot de l’année » par le dictionnaire Merriam-Webster en 2014 (Dervin et Machart, 2015a, p. 1). En dépit de sa popularité, et en raison d’elle, le concept de culture fait l’objet, depuis une vingtaine d’années, de débats animés au sein de plusieurs disciplines des SHS, remettant en cause sa pertinence pour nous aider à penser la complexité des relations humaines à l’époque actuelle.

Ce travail prend position par rapport à ces débats, puisque, comme Jeanneret et d’autres, nous pensons que la culture est un concept à fort potentiel heuristique pour éclairer les phénomènes de communication qui intéressent directement les chercheurs en SIC. Les arguments de ceux qui plaident pour l’abandon du concept, lorsqu’ils sont examinés et pris en compte, nous permettent, au contraire, de penser avec toujours plus de précision les relations entre dynamiques culturelles et communication.

Cette première partie de l’ouvrage explorera ainsi, dans son chapitre d’ouverture, les « bons » et « mauvais » usages du concept de culture, ses détournements et manipulations, et se fera l’écho des voix critiques qui les dénoncent. Au-delà des écueils identifiés, nous chercherons à saisir les phénomènes sociaux visés à travers ce concept, à plusieurs niveaux d’analyse : l’objectivation sociale de la communauté et de l’altérité, le vecteur subjectif de socialisation individuelle et collective et le répertoire de ressources interactionnelles. Le deuxième chapitre proposera une définition communicationnelle (et non pas anthropologique) de la culture, mettant en avant les dynamiques interactionnelles à travers lesquelles elle se manifeste, entre réel et représentation de réel, matérielle et immatérielle. Enfin, une discussion des relations entre l’individu et les multiples cultures auxquelles il participe permettra d’évoquer différentes métaphores et hypothèses pour rendre compte de ces relations, dans une visée heuristique.

En développant une perspective phénoménologique et interactionniste symbolique de la communication interpersonnelle, le troisième chapitre mettra en avant la dimension identitaire des interactions, indissociable des dynamiques culturelles. C’est à travers la gestion intersubjective des identités que les participants à une interaction interpersonnelle convoquent les traits culturels, et vice-versa (Cooren, 2013). Ce processus complexe sera analysé grâce au modèle sémiopragmatique de la communication, qui permet d’articuler les échelles d’analyse micro et macro, en passant par le méso, de faire le lien entre les niveaux culturel, situationnel et performatif des interactions. Le chapitre trois s’attardera ainsi sur la manière dont les comportements intersubjectifs peuvent mobiliser des éléments d’ordre culturel, mais aussi sur le mécanisme d’évolution des répertoires culturels des individus à travers les interactions.