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Couverture du livre Des cultures à l’interculturation (A. Frame) Show/hide cover

Introduction générale

Le concept de culture traverse toutes les sciences humaines et sociales et constitue une notion clé pour les sciences de l’information et de la communication (SIC). Il est également critiqué, pour diverses raisons, au point que certains appellent à renoncer au terme. Après le « tournant culturel » de la seconde partie du 20e siècle, au début du 21e, la tradition critique, en communication interculturelle mais aussi dans les sciences humaines et sociales (SHS) en général, a mis en avant des utilisations réductrices, essentialisantes, hégémoniques du concept dans de nombreux travaux scientifiques. Dans un moment de transition, de « turbulence théorique » (Poutiainen, 2014) autour de ce terme de culture, ce volume propose de revenir sur ce débat pour y prendre position épistémologiquement, du point de vue des sciences de la communication. Il affirme notamment qu’à partir d’une définition socioconstructionniste de la culture comme processus communicationnel (approche sémiopragmatique),1 on peut non seulement comprendre et dépasser les critiques (partie 1 du présent ouvrage), mais aussi ouvrir de nouvelles pistes pour l’étude de nombreux phénomènes communicationnels (partie 2) et mieux appréhender l’évolution culturelle des sociétés à l’ère de la mondialisation connectée (partie 3).

Ce travail s’inscrit ainsi dans une tradition disciplinaire et interdisciplinaire s’intéressant aux relations entre culture et communication. La question culturelle irrigue de nombreuses approches au sein des SIC, selon les objets. Elle a été traitée notamment sous l’angle de l’industrie culturelle (production et diffusion d’artefacts culturels ; études des médias traditionnels et numériques, nationaux et transnationaux ; politiques et institutions culturelles…) et celui des médiations culturelles (mémoire, territoire, musées et patrimoine ; vivre-ensemble et migrations ; traces…). Dans ce dernier courant, les travaux de Jean Caune et de Paul Rasse, à ne prendre que ces exemples, interrogent les relations entre culture et communication du point de vue de la médiation de pratiques et d’objets culturels (Caune, 1995 ; Rasse, 2006, 2013). Jean Davallon s’intéresse également à la vie culturelle des objets à travers le processus de patrimonialisation dans un contexte muséal (Davallon, 2006, 2015, 2016). Malgré l’accent mis sur des formes culturelles figées en artefacts, ces auteurs partagent une vision de la culture comme processus qui évolue dans le long terme et qui s’actualise à travers les pratiques sociales et les situations de communication. Yves Jeanneret fait de cette vision un véritable programme de recherches, en théorisant la « circulation triviale des êtres culturels » (Jeanneret, 2008, 2014) et en incitant les chercheurs à se pencher sur la manière dont les référents culturels sont sans cesse actualisés, renouvelés, à travers les interactions quotidiennes. La question de la trivialité se pose avec d’autant plus d’urgence pour les SIC, affirme-t-il, dans le contexte de la médiatisation et de l’utilisation massive de technologies numériques (Jeanneret, 2014, p. 265). Il s’agit de penser les objets culturels (artefacts) et les êtres culturels,2 en relation avec les interactions sociales et les usages numériques.

À côté de ces interrogations portant sur les évolutions culturelles macrosociales, d’autres travaux en SIC, autour du vivre-ensemble sociétal et notamment liés à des phénomènes migratoires, interrogent le culturel au niveau microsocial des relations interpersonnelles et au niveau méso-socialdes relations inter-groupes. Domique Wolton, Eric Dacheux et leurs collègues ont théorisé la « cohabitation culturelle » sur les plans politique et social, en relation avec le modèle républicain français, dans une société mondialisée et connectée (Dacheux, 2010 ; Wolton, 2003, 2009). Ils intègrent notamment la dimension identitaire comme clé pour comprendre les dynamiques sociales autour de la question migratoire. Ces recherches sur la « diversité » culturelle font suite à des travaux désormais anciens menés dans le cadre de l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse (OFAJ), par Carmel Camilleri, Martine Abdallah-Preitcelle, Jacques Demorgon et d’autres. De sensibilité psychologique, leurs recherches ont exploré l’interculturel, l’acculturation et l’interculturation à travers les contacts microsociaux. L’interculturel, compris alors comme la communication interpersonnelle entre individus de nationalités ou d’ethnicités différentes, a sans doute été moins directement traité par la suite au sein des SIC francophones,3 par rapport aux Communication Studies anglo-saxonnes, pour lesquelles la « communication interculturelle » constitue une champ de recherche institutionnalisé. Mais étant donné que la dimension interculturelle est potentiellement présente dans toute communication (Dacheux, 1999), du fait des identités plurielles et de la prise en compte de l’altérité supposée d’autrui, les travaux portant sur la communication interpersonnelle peuvent également éclairer les problématiques interculturelles et vice versa (Kerbrat-Orecchioni, 1994, p. 141). Ainsi, la tradition « paloaltiste » en SIC, s’inscrivant dans la filiation de l’interactionnisme symbolique de l’école de Chicago (Lardellier, 2015 ; Le Breton, 2004 ; Winkin, 1981, 1996) contribue à nourrir une réflexion sur la figuration goffmanienne et la négociation intersubjective des identités et des cultures.

L’approche présentée ici part du principe que c’est à l’échelle microsociologique – privilégiée par les approches inductives en anthropologie (Desjeux, 2002) - que se façonnent le macro et le méso, alors que ces derniers niveaux structurent parallèlement le premier. Les trois niveaux d’analyse (cf. infra, chapitre 2.2.1) doivent ainsi être pensés ensemble afin d’échapper aux déterminismes et de comprendre la dialectique entre structure et agence. Notre ambition est de proposer un modèle heuristique, avec l’approche sémiopragmatique de la communication, pour penser le processus d’interculturation : l’évolution des cultures aux échelles macro et méso, à travers les interactions de niveau micro. Ce travail est éclairé par différentes approches en SIC et leurs questionnements portant sur la diffusion et la circulation des biens culturels, sur les interactions avec leurs dynamiques identitaires intersubjectives, sur les médiations culturelles et la mondialisation. Si la vision sociologique est également précieuse pour éclairer ces phénomènes, selon le focal adopté entre le macro et le micro, c’est en mettant en exergue les processus communicationnels intersubjectifs dans leurs dimensions sémiotique (émergence et négociation de repères de signification), symbolique (dynamiques identitaires de figuration) et sociotechnique (médiations, médiatisation, mondialisation et déterritorialisation) que l’on est mieux à même de saisir la complexité du processus global d’interculturation.

Sur le plan épistémologique, l’approche présentée ici est interprétiviste, socio-constructionniste (Mucchielli, 2006, p. 98) et phénoménologique. Par rapport à son positionnement dans les SIC, elle puise directement dans plusieurs des sept « traditions » du champ identifiées par Robert Craig, dans son article désormais canonique intitulé « Communication Theory as a Field », publié dans la revue Communication Theory (Craig, 1999). Un premier ancrage théorique, central, se situe dans la tradition « socioculturelle » des SIC, dans la mesure où cette sensibilité regroupe des chercheurs et des travaux qui théorisent la communication comme « a symbolic process that produces and reproduces shared sociocultural patterns » et s’intéresse à la manière dont le « social order (a macrolevel phenomenon) is created, realized, sustained, and transformed in microlevel interaction processes » (Craig, 1999, p. 144). Or, sa focalisation microsociologique sur les interactions, les dynamiques identitaires et l’expérience individuelle de « sensemaking » (Weick, 1995, 2010) ancrent également notre approche sémiopragmatique dans les traditions « phénoménologique » (interactions sociales, (inter-) subjectivité, négociation, affect, expériences sensorielles et sensibles…) et « sémiotique » (symbolique, signes, figures, formes, styles, médiations, sémiogenèse…) dans le classement de Craig. Et à l’image de François Cooren, qui trouve des points de convergence entre l’approche de la Communication cConstitutive des oOrganisations (CCO) avec sa métaphore de la ventriloquie, et les sept traditions identifiées par Craig (Cooren, 2012), nous voyons également des points de convergence considérables avec les quatre autres « traditions » qu’il liste, dont les travaux ont permis d’alimenter la réflexion présentée ici.

Les dimensions sociétale, politique et discursive de notre objet s’inscrivent ainsi dans la tradition de la réflexion « critique » en communication (pouvoir, hégémonie, rapports de domination, discours identitaires et résistance…). La tradition que Craig nomme « psychosociologique » est également présente dans ses dimensions psychologique (influence, comportement, affect, cognition…) et intergroupes (identités, altérités, rivalités, perceptions). La tradition « rhétorique » implique la mise en discours des actes symboliques, leur performance par les acteurs sociaux, la négociation et la co-construction des codes, alors que la tradition « cybernétique » est reflétée dans l’accent mis dans notre approche sur les médias et les médiations qui interviennent dans toute communication, sur la dimension personnhomme-machine, des problématiques de localisation et la gestion algorithmique de la dimension culturelle de la communication, mais aussi la dimension systémique de l’interculturation fondée sur le caractère autopoïétique, processuel des systèmes sociaux (Luhmann, 1979). Si l’objectif de la classification de Craig est de privilégier les échanges entre les traditions au sein du champ de la communication, l’approche sémiopragmatique semblerait alors bien placée pour contribuer à faciliter ce dialogue, en fournissant un cadre heuristique et terminologique permettant d’établir des ponts entre elles.

Puisqu’il s’agit de mettre en avant la dimension culturelle de la communication, la question se pose également du positionnement de cet ouvrage par rapport aux « études culturelles » (cultural studies) britanniques ou américaines et à la sociologie de la culture chez Pierre Bourdieu, Bruno Latour, ou Zygmunt Bauman, par exemple, auteurs et courants qui constituent des sources d’inspiration importantes pour notre approche en communication.4 Les cultural studies mettent en avant les formes culturelles matérielles et immatérielles, des artefacts culturels et les usages associés au sein de différents groupes sociaux. Ce sont des formes culturelles incarnées dans l’activité sociale, liées à une théorie de la pratique et à un habitus associé à ces groupes sociaux particuliers, à étudier d’un point de vue critique ou bien à conserver, au nom de la protection de la diversité culturelle (Rasse, 2013). Les formes culturelles incarnées sont centrales dans notre approche également, notamment à travers les styles et les formes de vie émergentes dans les interactions (Boutaud, 1998, 2019 ; Fontanille, 2017 ; Frame et Boutaud, 2010). Il s’agit ainsi d’une approche fondamentalement praxéologique,5 car nous conceptualisons la communication comme la performance de repères de signification identitaires et culturels dans une dynamique relationnelle. Cependant, notre approche communicationnelle se distingue de la sociologie de la culture bourdieusienne au niveau de sa conception processuelle de l’activité sociale. Si la théorie de la pratique chez Bourdieu (2000) a été critiquée pour sa vision d’un habitus surdéterminant, d’un constructivisme structuraliste peu ouvert au changement et peu adapté à la pluralité culturelle de nos sociétés,6 l’objectif premier de notre approche est, a contrario, de penser le changement culturel dans le contexte de cette pluralité, à travers la communication. Pour cela, nous prenons le contrepied d’une version déterministe de l’habitus, en y substituant une approche phénoménologique, émergente de l’action sociale, ancrée dans le constructivisme social et interactionnisme symbolique, mais sans aller jusqu’à l’individualisme méthodologique. Car tout en récusant le déterminisme culturel (culturalisme), il est important de préciser que nous conservons, sur le plan heuristique, l’idée que les cultures existent, pour les acteurs sociaux, en tant que concepts et construits sociaux qui structurent les représentations et les pratiques, mais aussi plus généralement en tant que niveau d’abstraction qui participe à structurer l’organisation sociale (sociologie de la figuration : Elias, 1978 ; Hepp et al., 2018). C’est en intégrant la conception dialectique d’une culture à la fois structurante et structurée (Desjeux, 2002 ; Giddens, 1987 ; Luhmann, 1996), processuelle et performée dans la communication (Bauman, 1999 ; Jeanneret, 2008, 2014), que nous réconcilions l’intersubjectivité des ethnométhodologues et une vision davantage systémique et holistique de l’interculturation comme processus macrosocial (Demorgon, 2000 ; Hepp, 2015) à l’échelle des sociétés mondialisées et médiatisées (Bauman, 2011 ; Beck, 2006 ; Couldry &et Hepp, 2016 ; Wolton, 2009).

Structure et objectifs de l’ouvrage

Ce livre vise ainsi à proposer une conceptualisation originale des relations dialectiques entre cultures et communication, susceptible d’éclairer de nombreux travaux et approches en SIC qui se réfèrent de manière explicite ou non à la dimension culturelle de la communication. La réflexion qu’il développe s’inscrit dans le champ francophone des SIC, tout en faisant appel également à une riche littérature anglophone issue des Communication Studies7 et à d’autres penseurs en SHS, notamment en sociologie, en anthropologie et en sciences de gestion.

La première partie de l’ouvrage, après avoir remis en perspective l’historique de l’utilisation scientifique du concept de culture et les objections scientifiques soulevées à son encontre (chapitre 1), procède à une définition communicationnelle du concept (chapitre 2), permettant d’appréhender ce processus dynamique à différentes échelles d’analyse (macro, méso, micro), en relation avec une approche sémiopragmatique de la communication (chapitre 3). La deuxième partie passe en revue des applications de cette approche afin de souligner ses apports, que ce soit en communication ou en management interculturels (chapitre 4) ou bien pour penser la complexité des cultures dans d’autres domaines en SIC et dans les SHS, notamment pour éviter le piège du nationalisme méthodologique (chapitre 5). La troisième partie ouvre la réflexion sur la question de l’évolution des cultures dans un contexte mondialisé et médiatisé. Elle met en avant le processus d’interculturation auquel participe toute activité sociale, dans sa dimension intergroupes, contribuant à façonner le « sémioscape » global (chapitre 6). Enfin, le caractère médiatisé d’une grande partie de cette activité donne lieu à une réflexion sur la circulation des traits culturels souvent déterritorialisés (chapitre 7), aux prises avec les logiques algorithmiques et les tensions identitaires cosmopolitiques, caractéristiques des transformations de notre monde.

  • 1L’approche sémiopragmatique est commentée tout au long de ce texte. Pour des définitions rapides ou des rappels terminologiques, le lecteur est invité à consulter le « glossaire sémiopragmatique. »
  • 2Selon la définition de Jeanneret : « Être culturel — ensemble d’idées et de valeurs qui incarne un objet de la culture dans une société tout en se transformant constamment à partir de la circulation des textes, des objets et des signes. » (2014, p. 11-12).
  • 3Dans la publication en 2018 de la Conférence Permanente des Directeurs et directrices.trices de laboratoires en sciences de l'information et de la communication (CPDirSIC) recensant les majeurs travaux en SIC, « l’interculturel » n’apparaît dans aucune rubrique structurante, mais bien en filigrane, associé à des questions de migrations et de médiations culturelles. La racine « intercultur » figure dans 7 publications collectives répertoriées (Walter et al., 2018).
  • 4Ces apports font l’objet d’une discussion détaillée dans le corps du texte (cf. infra, notamment chapitre 6).
  • 5« When it comes to human acting, a practice approach is interested in the “embodied doing” of an activity as such. This doing is based on “practical consciousness” (Giddens 1984: xxiii), which is learned in highly contextualized ways. Based on this learning, practices can be realized in a meaningful way without being “discursively” accessible to the actors; that is, they cannot personally explain their doing, and this is also the case for communication. “Practical consciousness” as embodied capacity is rather understood as know-how, skills, tacit knowledge and dispositions, related to the habitus of a person. Most practices are based on this “practical knowledge”, which has its own potential for situational creativity. Practices are anchored in the body and cannot be described as a mechanical obedience to rules. In this sense, practices of communication—with media but also without—are also embodied and have to be considered in their interrelation to other forms of practice. » (Hepp et Hasebrink, 2018, p. 26).
  • 6Il ne faut pas pour autant tout rejeter en bloc : que ce soit les cultural studies britanniques, par exemple à travers le travail de Dick Hebdige (1979), ou bien l’analyse bourdieusienne de la distinction, ces travaux apportent une ouverture intéressante sur les processus sociaux qui façonnent les évolutions culturelles, fort utile pour l’approche que nous développons.
  • 7Afin d’en fluidifier la lecture, les citations longues en anglais ont été traduites en français dans le corps du texte, mais la version originale est systématiquement fournie en note de bas de page, ce qui permet davantage de précision dans l’analyse de ces citations.