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L’analogie jugée par les historiens : les limites de l’acceptable

Dans nos pratiques cognitives et argumentatives, les raisonnements comparatifs jouent un rôle central. Que nous le voulions ou non, nous comparons. C’est, affirme George Lakoff (1991, p. 25), une procédure cognitive « inescapable ». Nous tentons alors de décrypter l’inconnu ou l’inintelligible en les rapprochant du déjà connu, mais le choix du comparant ou du phore de l’analogie est-il totalement libre ? L’argument désigne « une identité partielle » soit une similitude ponctuelle entre deux domaines hétérogènes. Cette similitude serait « compatible » « avec de grandes différences » séparant ces deux domaines. Il n’existe cependant pas, dans les théories rhétoriques argumentatives, d’instruments de mesure permettant d’évaluer la nature ou les limites de ce type de grandeur (Plantin, 2016, p. 52). L’indignation de ceux qui déclarent, dans les médias, qu’il existe des rapprochements inacceptables semble pourtant indiquer que la grandeur des différences n’est ni indifférente ni illimitée. Il y aurait des lignes rouges à ne pas franchir. Mais quelles sont ces frontières, quelles sont les normes à ne pas transgresser, quels en sont les critères et qui les établit ?

Les rhétoriciens accordent certes une fonction essentielle aux différences séparant le thème et le phore dans leurs définitions de l’argument par analogie, mais n’en désignent pas précisément le ou les référents. Perelman et Olbrechts-Tyteca (1983, p. 502-503) évoquent la confrontation des domaines du sensible et du spirituel ou l’opposition du fini et de l’infini, des différences de nature ou d’ordre, mais s’en tiennent à des illustrations fort générales. Molinié (1992, p. 301) souligne le fait que la similitude ne doit pas être « tirée de trop loin », mais « cohérente » et « mise à propos », Plantin (2016, p. 60) précise qu’il peut arriver que le « domaine Ressource présente des différences profondes avec le domaine ciblé » et que l’analogie donne lieu de ce fait à une « réfutation sur le fond » entraînant son invalidation. Il illustre ce cas par la citation d’un court dialogue rejetant la similitude de l’année 2008 et de l’année 1928 (soit le chrononyme « les années 1930 » qui seront l’objet ci-dessous d’une étude de cas), mais sans préciser la nature de ces « différences profondes ».

Ma contribution a donc pour but d’explorer quelques contre-discours critiques où deux historiens1 dénoncent, dans des tribunes médiatiques, des analogies ou des comparaisons qu’ils jugent « inacceptables » et qui constituent, dans les termes de Doury (2010) des « scandales argumentatifs ». Une troisième étude me permettra d’analyser, en revanche, une tribune où un historien met lui-même en œuvre une analogie jugée « inacceptable » par une partie de ses lecteurs. Je vais tenter de déduire des justifications invoquées par ces chercheurs quand et pourquoi des interactions entre similitudes et différences se transforment, à leurs yeux, en obstacles et font basculer des rapprochements à visée cognitive dans le champ d’une manipulation fallacieuse de l’opinion publique. En résumé, jusqu’où peut-on aller trop loin en matière de dissemblance, pourquoi l’hétérogénéité n’est-elle pas illimitée et quelles sont les normes évoquées par les historiens, auteurs des articles, permettant de les mesurer et d’en évaluer la validité ?

Mon argumentaire comprend à cette fin les étapes suivantes : un bref rappel des définitions des notions argumentatives d’analogie et de comparaison, puis un développement sur l’engagement ou la neutralité axiologique du chercheur confronté à des rapprochements comparatifs « inacceptables », et enfin trois études de cas problématisant, dans les deux premiers cas, l’acceptabilité du phore du nazisme et de la Shoah, puis le chrononyme « les années 1930 ». C’est, en revanche, un historien qui recourt lui-même à une analogie dans la troisième et dernière étude de cas. Sa tribune est la cible de critiques indignées de la part de lecteurs du quotidien. L’analyse a alors deux articles pour objet : l’argumentaire recourant à une analogie entre un sous-officier français et un terroriste et un second article où l’historien répond aux critiques indignées auxquelles son point de vue a donné lieu.

Analogie, comparaison et cognition : quelques définitions préliminaires

L’analogie est l’un des raisonnements les plus fréquents et les plus puissants du mode comparatif de rationalisation de l’opinion. Elle permet en effet de désigner des rapports de similarité ponctuelle partielle entre des domaines pourtant totalement différents ; ce ne serait pas une preuve, mais une procédure heuristique, une hypothèse innovatrice contribuant à baliser des territoires inconnus – les thèmes – en les confrontant à des domaines d’ores et déjà connus – les phores. Il y a analogie lorsque le rapport liant A à B et C à D est jugé similaire ou proportionnel comme dans l’énoncé suivant d’Aristote cité par Perelman et Olbrechts-Tyteca (1983, p. 501) : « De même que les yeux des chauves-souris sont éblouis par la lumière du jour, ainsi l’intelligence de notre âme est éblouie par les choses les plus naturellement évidentes ». Conclusion : la lumière du jour est aux chauves-souris habituées à vivre dans une obscurité nocturne totale, aussi aveuglante que l’évidence de la vérité pour l’intelligence de l’âme. L’originalité et la force argumentatives de ce raisonnement sont donc dues en grande partie à un privilège exceptionnel que souligne l’ensemble des théoriciens : effectuer un parallèle entre des domaines radicalement différents sans courir le risque d’être jugé irrationnel ou incohérent, contribuer ainsi à la fondation de la structure du réel référentiel.

Quant à la comparaison, Perelman et Olbrechts-Tyteca (1983, p. 326-328) la classent au contraire dans la catégorie des arguments quasi logiques, ancrés dans la structure d’un réel référentiel d’ores et déjà connu. Elle ne constitue pas une preuve absolue, puisque nous sommes dans le champ de la raison pratique et du vraisemblable, mais elle remplit la fonction de technique de « mesure » même si, contrairement aux sciences exactes, « tout critère pour réaliser effectivement la mesure fait défaut » (Ibid., p. 326). La comparaison aurait les apparences de la « constatation de faits », mais formulerait surtout, en réalité, des jugements d’égalité ou d’inégalité, de l’ordre de l’opinion subjective et non pas de l’évidence mathématique. L’« idée de mesure » « sous-jacente » à cet argument permet de graduer des degrés et même, éventuellement, de confronter des termes « que l’on était fondé à considérer comme incommensurables » (Ibid.,p. 228) afin d’énoncer des vérités à rebours des idées reçues et des prises de position consensuelles.

L’analogie et la comparaison peuvent être, selon les cas, innovatrices et constructives ou fallacieuses et destructrices. La régulation de l’acceptabilité et de l’inacceptabilité sont alors effectuées par la définition des limites de dissemblances dont l’évaluation dépend soit d’une doxa véhiculée par les discours du sens commun soit du point de vue de l’énonciateur ou de la collectivité à laquelle il s’identifie. En l’absence de toute définition préalable pouvant servir de norme évaluative commune et du fait du silence des rhétoriciens sur la question des limites de l’hétérogénéité des champs mis en œuvre, cette contribution va tenter de déduire la nature de ces limites des contre-discours accompagnant et justifiant la dénonciation des « scandales argumentatifs ».

Le fait que le rôle du phore soit joué ici par des exemples historiques, ayant le statut de précédents avérés et de parangons du mal, réduit le caractère abstrait du raisonnement analogique et rend la réfutation plus difficile. Il se peut cependant, lit-on dans une tribune du Monde (26 mars 2019), que le statut de précédent objectif attribué, dans le champ de la rhétorique argumentative, à l’exemple historique, soit surfait : le passé serait, affirme l’historienne Emmanuelle Loyer, « une matière molle. On fait ce qu’on veut avec le passé : on le met en archives, on le transforme en mythe (de fondation, de séparation), on le commémore, on le patrimonialise, on le manipule, on l’oublie parfois ou on s’y plonge, on le refigure ». Et de fait les métadiscours du corpus défini ci-dessous le confirment lorsqu’ils dénoncent la démesure des dissemblances ou les références mécaniques excessivement redondantes au nazisme et aux « années 1930 ».

Le corpus de cette étude comprend environ quatre-vingts articles extraits du Monde (29 articles), du Figaro (21) et de Libération (23). Font également partie du corpus trois articles du site natif Slate, un article du Quotidien, du Soir et du site du CRIF. Il y a, en plus des trois phores sélectionnés pour cette étude, trois comparants récurrents supplémentaires : le régime de Vichy, la Commune de Paris et le populisme ; je ne pourrai pas en rendre compte, faute de place. Je vais donc tenter de répondre ici, à mon tour, après avoir analysé ce corpus, à la question de recherche que Manfred Kienpointner (2012, p. 124) juge la plus fondamentale dans les travaux de Douglas Walton (et al., 2008) sur l’analogie fallacieuse2 : « Are the important (that is, the most relevant) differences (dissimilarities) […] too overhelming to allow a conclusion which crosses the different domains of reality »3auxquels appartiennent le thème et le phore ? Soit où se situe donc, dans mon corpus, la frontière entre hypothèse cognitive innovatrice et transgression disproportionnée de normes cognitives et/ou éthiques contemporaines ? Quels y sont les référents de : « dissemblances » « par trop démesurées » (ma traduction) ? Que nous disent-ils sur les limites de l’acceptabilité des raisonnements associatifs ?

De l’engagement éthique du chercheur

Chacune des trois études de cas présentées ci-dessous semble dictée et justifiée, dans un premier temps, par une démarche réflexive conduisant les auteurs à se mesurer à des questions liées à leurs propres prises de position épistémiques. Les options de la neutralité axiologique ou d’un engagement éthique y sont, en effet, évoquées. Luc Ferry les problématise ainsi dans un article intitulé « La morale, ennemi de l’historien ? » (Le Figaro vox, 12 mai 2021). Il y affirme, exemples à l’appui4, la position suivante : « L’histoire ne vaudrait pas une heure de peine si, par-delà les exigences indispensables de l’objectivité scientifique, elle n’impliquait pas aussi notre rapport aux valeurs ». L’« hétérogénéité » du comparé et du comparant s’avère ainsi inacceptable, à ses yeux, dans le cas du nazisme et du communisme, dès lors qu’un argumentaire met à égalité un régime ayant pour visée de « détruire une pseudo-race » et un régime voulant instaurer un « régime politique » socialiste. La norme du raisonnement comparatif valide exige ici, à ses yeux, l’évaluation des visées5 respectives des deux régimes ; celle-ci implique nécessairement la mise en œuvre et l’interaction d’un savoir factuel d’historien et de jugements de valeur évaluatifs cognitifs. Vouloir instaurer un nouveau régime socialiste est une cause valorisante que le chercheur ne saurait en aucun cas mettre sur le même plan que la visée de destruction raciste. La dissemblance excessive des visées n’est plus alors le constituant d’une méthode heuristique, mais un obstacle à la configuration d’un savoir fidèle à la représentation de la complexité du réel référentiel. Chacun des chercheurs, auteurs des études de cas suivantes, se prononce, comme on le verra plus bas, sur ce constituant essentiel de la genèse de l’opinion : les enjeux de l’action. Deux d’entre eux accordent, comme Luc Ferry, une fonction déterminante, dans la réfutation étayée de l’analogie, à la notion de démesure ou d’une dissemblance trop profonde, éthiquement inacceptable, entre les deux domaines auxquels appartiennent le thème et le phore. Le troisième reconnaît, dans un second article, après avoir lui-même recouru à une série d’analogies, que les réactions indignées d’une partie de ses lecteurs l’invitent à revisiter son rapport à l’écriture de l’histoire.

Études de cas

De la réfutation d’une analogie historique omniprésente : le nazisme et la Shoah

Une tribune publiée dans Le Monde (14. Août 2021) par l’historien, Iannis Roder : « Refuser le passe sanitaire relève d’un choix individuel. Les Juifs, eux, n’ont jamais eu le choix » – va me servir d’exemple type. L’auteur problématise une « condamnation morale » en ayant recours aux qualifications de comparant « scandaleux » et « déplacé ». Il entreprend d’« expliquer », en guise de réfutation, pourquoi « rien ne permet d’assimiler la politique sanitaire du gouvernement au sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. », soit en quoi les énoncés « prochaine étape, une rafle des non-vaccinés », « non au pass nazitaire » ou QR code sanitaire similaire au « numéro tatoué à Auschwitz sur le bras des prisonniers » – sont jugés inacceptables. L’auteur souligne la procédure fallacieuse suivante : il y a « assimilation », soit effacement, annulation de la totalité des différences entre les deux domaines, identification complète de AB et CD et non pas similitude de rapports ponctuels entre un thème et un phore dissemblables. Une hypothèse heuristique est ainsi transformée en preuve et une opinion discutable en évidence indiscutable.

Il se peut, envisage l’auteur, que ceux qui recourent à ces procédures d’identification de AB à CD soient parfaitement conscients de s’être livrés à des amalgames fallacieux (Koren, 2012, p. 93-105), mais que la fin justifie ici la technique rhétorique, soit l’urgence de « tétaniser » une opinion publique trop soumise et passive en recourant à un coup de force discursif. L’efficacité de l’argumentation est donc placée au-dessus de la norme de rectitude éthique : ce qui est activé par ces manifestants, c’est une procédure de hiérarchisation des jugements de valeur qui donne la primauté à un argument pragmatique : la réussite argumentative y est évaluée au prisme de ses résultats et non d’un quelconque rapport à la vérité référentielle.

L’auteur se donne toutefois aussi pour mission de revisiter la notion d’hétérogénéité « démesurée » et de passer de la fonction scientifique d’observateur neutre à celle d’acteur désignant les différences exagérées opposant les domaines du phore et du thème. Le va-et-vient entre les constituants du parangon du mal, le nazisme, ses victimes, les Juifs, et « la mise en place d’un passe sanitaire » imposé aux citoyens comprend les étapes critiques suivantes : l’étoile jaune « s’inscrivait dans le processus génocidaire nazi »/« personne ne prévoit aujourd’hui l’assassinat des millions de personnes qui ne sont pas vaccinées » ; « la shoah a été intégrée dans la mémoire collective comme la valeur étalon de l’horreur et de la souffrance »/il semble aujourd’hui nécessaire d’apparaître comme victime d’une politique équivalente à celle subie par les Juifs pour légitimer son combat et sa “résistance” » (je souligne). Peu importe alors, comme le soulignent également les auteurs d’une dizaine d’autres articles sur des événements tragiques, que le sort des victimes d’origine soit ainsi instrumentalisé. La norme éthique transgressée est le respect dû à la mémoire de toute victime, quelle qu’elle soit. L’hétérogénéité de l’analogie est ici devenue « inacceptable » car elle annule les différences entre les victimes de la Shoah et les « anti-vax » et banalise donc leur sort tragique. Il y a manipulation du passé et substitution d’un régime de rationalité instrumentale fallacieux à un régime de rationalité qui a une intégrité éthique et scientifique pour norme.

Si « tout et n’importe quoi devient aujourd’hui assimilable à Auschwitz, conclut l’auteur, alors finalement, Auschwitz, ce n’était pas si grave ». Cette mise en garde confirme l’analyse du risque de banalisation du phore évoquée par Perelman et Olbrechts-Tyteca dans le Traité de l’argumentation (1983, p. 511). La volonté de prouver coûte que coûte la nuisance du passe sanitaire entraîne la « rectification » du phore soit la déperdition de sa dimension historique originelle. Le potentiel heuristique de l’analogie est donc doublement diminué : par la banalisation d’un phore historique décontextualisé et par l’assimilation annulant le principe fondateur de l’analogie, qui consiste à confronter des domaines radicalement différents tout en révélant des similitudes cognitives ponctuelles. Il ne reste de la mise en parallèle que la tentative de tétanisation de l’opinion publique et l’instrumentalisation politique fallacieuse du passé.

Les « années 1930 »

Notre seconde étude de cas concerne la problématisation d’une analogie contemporaine fréquente dont le phore politique est le chrononyme « les années 1930 ». Ce dernier donne lieu dans la chronique « Historiques » de Libération (13 mai 2021) à l’analyse critique de la comparaison suivante : « D’indéboulonnables éditorialistes la ressassent mécaniquement, mais quelle est la fonction de cette comparaison trop fréquente pour être honnête ? ». L’auteur de l’article, l’historien Johann Chapoutot, n’a pas la comparaison en soi pour cible, puisque comparer est « consubstantiel à l’opération historienne » et que cela lui permet d’« adresser au passé des questions posées dans (et par) le présent ». Ce qui apparaît donc comme inacceptable, à ses yeux, c’est l’instrumentalisation du chrononyme à des fins politiciennes et le manque d’intégrité intellectuelle consistant à passer implicitement de comparaisons ponctuelles entre l’époque contemporaine et « les années 1930 » à l’« assimilation » ou l’« identification » totale du passé et du présent dans le but de « tétaniser » l’opinion publique. La comparaison aurait ici le raisonnement suivant pour enjeu : « si le fascisme, le nazisme et le génocide sont à nos portes, abdiquons toute critique, toute réflexion ! ». Et une fois « toute réflexion » critique abandonnée, la voie est laissée libre à l’acte de « rejouer » librement « les années 30 » soit, par exemple, « court-circuiter toujours plus le débat parlementaire au profit des actes administratifs », « encourager la violence policière » « contre les mouvements sociaux, se vendre aux intérêts privés de manière éhontée ».

Le contre-discours activé pour délégitimer l’assimilation fallacieuse consiste alors à dissocier un retour des années 1930 d’ordre événementiel, soit une identification totale, d’une similitude ponctuelle. Le présent et le passé auraient uniquement en commun une langue politique aux traits distinctifs suivants : l’exaltation de « l’autorité », le « libéralisme économique » et un appel au « sacrifice ».

L’auteur abonde alors dans le sens d’un philosophe, également chroniqueur dans Libération et auteur de l’ouvrage : Récidive. 1938 : Michaël Fœssel. Celui-ci s’oppose de même, en effet, à l’assimilation mécanique du présent aux années 1930, mais formule l’hypothèse de la similitude politique suivante : ce que les deux époques auraient en commun, ce n’est pas une suite d’événements, mais une notion politique qualifiée de « préfascisme ». Nicolas Truong conclut le lendemain dans un compte rendu consacré à ce livre (Le Monde, 27 mars 2019) que si « l’histoire ne bégaie pas », les « collisions virtuelles » soulignées entre 1938 et 2018 ont pour vocation de « nous alerter sur les risques de ̎ récidive ̎ ». Et Truong de citer, au moment de conclure, la mise en garde de Bernanos : « ce n’est pas nous qui revenons sur le passé, c’est le passé qui menace de revenir sur nous ». Et si ce passé « revient sur nous », c’est parce qu’il est marqué au sceau d’un sentiment de peur que les contemporains éprouvent à leur tour : « la peur qui monte dans nos sociétés devant le gouffre des changements et le brouillage de l’avenir, peur sournoise engendrant la haine sociale et la discorde nationale ».

La réflexion sur les années 30 donne également lieu dans Le Monde du 26 mars 2019 à un article dont l’auteure, l’historienne Emmanuelle Loyer, propose une analyse de la perception chronologique du temps éclairant la plupart des articles du corpus. Les allers-retours entre le passé et le présent, l’aptitude à se projeter dans l’avenir et les interrogations éthiques sur la mise en œuvre acceptable vs inacceptable des analogies historiques seraient en fait liés au rapport des sociétés civiles au présent et à l’avenir. Ce qui est inacceptable, à ses yeux, c’est de renoncer à penser ce qui dans le présent est inédit. Ce type de renoncement aurait pour corollaire que l’on attribue abusivement à l’analogie le statut de preuve légitimant une procédure d’assimilation de AB et CD et non pas celle d’hypothèse heuristique concernant uniquement une similitude partielle. La norme constructive invoquée est donc celle d’une perception du temps reconnaissant et définissant la singularité du présent et le caractère imprévisible de l’avenir. Ce qui serait déraisonnable et de ce fait inacceptable, c’est de nier le fait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…

Les auteurs de quelques articles résistent donc à des rapprochements « inacceptables » en mettant en œuvre des contre-discours où ils démontrent ce que l’assimilation du présent aux années 1930 a d’exagéré et donc de fallacieux. Ce que vivent les contemporains est, lit-on dans le Figarovox/Tribune du 2 novembre 2018, « sans commune mesure » avec ce que vécurent les Européens en 1930. Hitler n’est plus à nos portes. La France « est aujourd’hui confrontée à de lourdes menaces économiques, démographiques, militaires, et au danger du terrorisme djihadiste. Mais ces périodes ne sont évidemment pas de la même nature ni du même ordre de grandeur que celui de la terreur hitlérienne dans les années 1930 ».

Cette disproportion démesurée, lit-on, à la même date, dans ce même journal, serait le résultat d’« une inflation inquiétante de la récupération politicienne de l’histoire nationale et européenne ». Un tel rapprochement aurait pour but de « convaincre une opinion publique rendue amnésique qu’on la protège des petits Hitler à nos portes ». La ligne de démarcation entre une comparaison valide et sa mise en œuvre fallacieuse est tracée ici par un constituant essentiel de la configuration du sens : le contexte socio-historique. Ne pas tenir compte de la disproportion entre l’époque contemporaine et celle de la montée au pouvoir d’Hitler ne peut être désigné comme un type d’hétérogénéité acceptable.

Un historien et ses lecteurs ou quand une similitude heuristique est néanmoins jugée « inacceptable »

Le fait de s’en tenir à la désignation de similitudes partielles étayées par des justifications logiques explicites ne protège pas automatiquement l’argumentateur scientifique de la critique scandalisée de ses raisonnements. Le cas suivant démontre que la comparaison entre l’ethos préalable de deux individus et les visées de leurs modes d’action sont à l’origine de jugements de valeur qualifiant l’analogie qui les associe de « parallèle insupportable » (Libération, 11 oct. 2017). Ceci confirme l’importance du rôle accordé à la fonction critique de l’auditoire dans la conception perelmanienne de l’argumentation rationnelle (Koren, 2019, p. 154-155).

LeLibé des historiens publie le 4 octobre 2017 un article de Nicolas Mariot, intitulé « Du Poilu Hertz à Mérah. Une radicalisation en famille ». Le quotidien justifie la publication de l’article en ces termes : il y aurait des « résonances », soit des similitudes, entre « le tueur de 2012 » et « le militaire de 14-18 » dès lors que l’on compare « la façon dont leurs proches ont défendu leurs actes ». Si le quotidien s’en tient à cette similitude, l’historien en souligne simultanément une autre. Celle-ci ne concerne pas uniquement une « radicalisation » idéologique « en famille », mais aussi le choix de Mérah de « la mort ̎ avec un grand sourire ̎ » et celui du sous-officier juif de 14-18 du bonheur de se sacrifier à la patrie et de « donner sa vie pour la France ». Le « bonheur » de l’acceptation de « ce sacrifice » serait, dans leurs deux cas, similaire. L’auteur repousse d’avance les jugements critiques suivants : « exagération » du choix de la « bannière » commune « de la radicalisation », « un peu d’indécence même, car qu’y a-t-il de commun entre l’enfant des banlieues françaises et le sous-officier normalien élève de Durkheim ? ». Il affronte consciemment, en tant que chercheur, les risques de la relégation des dissemblances dans le non-dit et favorise ce qui lui apparaît comme analogue et révélateur : l’argument du sacrifice délibéré des deux hommes à ce qu’ils considèrent comme une juste cause. Il active, ce faisant, un trait distinctif de sa conception de la recherche : l’impartialité. Celle-ci est activée et dans l’évocation de l’idéal similaire des deux hommes et, en creux, dans la critique de la citation de la question : « qu’y a-t-il de commun entre l’enfant des banlieues françaises et le sous-officier » – qui traduit implicitement un type de préjugé social discriminatoire.

Il y a, poursuit-il, des « parallèles trop forts pour être écartés d’un revers de main » ; un historien ne pourrait pas activer une rhétorique du « deux poids deux mesures ». À l’aune des idéaux similaires de Hertz et Mérah et de leurs familles, les différences entre l’enfant des banlieues et le sous-officier d’origine bourgeoise cessent d’être pertinentes. L’auteur destine donc ce cas à « qui veut comprendre “un processus de radicalisation” : on ne se sacrifie pas seul, et souvent en famille ; on se sacrifie quand on a le choix et qu’on peut dire non ; on se sacrifie pour des idées ».

Mais, les auditoires médiatiques étant hétérogènes, des réactions « irritées ou consternées » lui font comprendre, dès la parution de l’article, que ce qu’il a « tenté », « n’était simplement pas audible » et même « scandaleux moralement ». Il déclare donc, le 07 octobre 2017, dans un second article, qu’il ne s’agissait aucunement pour lui de « comparer des individus », mais des « processus » et « mécanismes » pouvant conduire des individus « à sacrifier leur vie » aux causes dont ils se réclament. Une partie du public a cependant considéré, au contraire, qu’il était impossible de dissocier les actes des personnes de celles qui les accomplissent et donc de ne pas tenir compte des différences entre un terroriste et un sous-officier mobilisé. Mérah est un criminel qui s’est arrogé le droit de tuer des civils sans défense pour des idées et Hertz, un sous-officier mobilisé afin de défendre son pays et la vie de ses concitoyens face aux soldats de l’armée ennemie. L’analogie à trois termes : A est à B ce que A est à D soit la décision de sacrifier sa vie est à Mérah ce que sacrifier sa vie est à Hertz – est perçue comme « inacceptable » en raison de leurs modes d’action respectifs, de leur identité et de visées trop dissemblables pour justifier un parallèle. Se battre, en arme, face à des soldats armés ennemis est jugé légitime par la doxa occidentale de la guerre, tuer des civils innocents et sans défense au nom d’une idéologie mortifère est jugé inacceptable par cette même doxa.

L’auteur précise néanmoins, dans son second article, qu’il reconnaît, après avoir pris connaissance des protestations des lecteurs, l’inadéquation éthique d’une comparaison démesurée entre un terroriste et « un de ces juifs français ̎ fous de la République ̎, humaniste, socialiste, épris de solidarité humaine. » ; il reconnaît, mais a posteriori, « le violent dégoût » que « lui inspirent les actes de Mérah » et « l’immense tendresse » qu’il « voue à Robert Hertz ». Puis il prie les lecteurs d’être convaincus de sa « bonne foi ». L’auteur de l’étude de cas sur l’étoile jaune des victimes juives, arborée par des manifestants antivax, évoquait également la « bonne foi » de l’amalgame affiché par une partie des manifestants anonymes. Mais cela suffit-il à exonérer les manifestants antivax et l’historien, auteur d’une tribune médiatisée par un quotidien national, de leur responsabilité énonciative et collective6 ?

Conclusion

Cette brève déambulation en territoire comparatif m’a donc permis d’observer quelques argumentaires contemporains tentant d’expliquer et de justifier le verdict de l’inacceptabilité de quelques rapprochements associatifs. Ils se situent dans le champ du « raisonnable » soit de la raison pratique et de ses rapports au vrai et au juste soit à une éthique de la prise de parole publique vraisemblable et responsable. Les limites valides de la dissemblance y sont tracées dans les deux premiers cas par les arguments suivants : les différences démesurées entre le phore et le thème font basculer l’analogie cognitive heuristique dans la catégorie des raisonnements fallacieux. Une opinion subjective y est ainsi grimée fallacieusement en évidence irréfutable. La rhétorique argumentative y perd son âme. La force des arguments ne dépend plus ni de leur rapport fidèle au réel référentiel ni de leur efficacité persuasive ou de leur intégrité, mais de coups de force destinés à faire naître la peur, l’incertitude ou le soupçon et à asservir au lieu de libérer. Le troisième cas, celui du sous-officier et du terroriste, démontre, en outre, que l’impartialité de l’historien qui en est l’auteur ne le met pas à l’abri, aux yeux de son auditoire, de critiques acerbes. Pour être pleinement acceptable dans le champ de la raison pratique, il faut apparemment que la dissemblance entre l’ethos des actants ne soit pas non plus démesurée et ne se risque pas à annuler la prise en compte du rapport entre la personne et ses actes (Perelman & Olbrechts-Tyteca, 1983, p. 394-398).

Ce qu’il y a néanmoins de réconfortant, ce sont les contre-discours des historiens prouvant a contrario que, dans le champ de la rhétorique argumentative et de la raison pratique, il n’y a pas de prises de position irréfutables. Ces contre-discours sont des actes de parole décryptant et démasquant les manipulations idéologiques et les raisonnements fallacieux en activant un savoir ancré dans la connaissance de faits historiques avérés. Ils participent ainsi, certes, à des affrontements polémiques sysiphiques, mais il y a lieu d’espérer, si tout individu est bien, comme l’affirme Emmanuelle Danblon (2013), « un homme rhétorique », que les coups de force aspirant à « tétaniser » l’opinion publique et donc à la manipuler continueront à trouver dans ces contre-discours des limites raisonnées à l’« inacceptable ».

Références

Danblon Emmanuelle, 2013, L’Homme rhétorique. Culture, raison, action, Paris, Éditions du Cerf.

Doury Marianne, 2010, « Amalgames, procès d’intention et autres scandales argumentatifs » [communication orale], Colloque international Communication et Argumentation dans la Sphère Publique, Université « Dunarea de Jos », Galati, Roumanie, 13-15 mai.

Fleury Béatrice et Walter Jacques, 2005, « Le procès Papon. Médias, témoin-expert et contre-expertise historiographique » [en ligne], Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 88 (4), Presses de Sciences Po, p. 63-76. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/ving.088.0063.

Kienpointner Manfred, 2012, « When Figurative Analogies Fail: Fallacious Uses of Arguments from Analogy », dans Eemeren Frans (van) et Garsssen Bart (eds), Topical Themes in Argumentation Theory: Twenty Exploratory Studies, Londres, Springer, collection « Argumentation library », p. 111-125.

Koren Roselyne, 2012, « Langage et justification implicite de la violence : le cas de l’amalgame », dans Aubry Laurence et Turpin Béatrice (dirs), Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire, Paris, CNRS Éditions, p. 93-105.

Koren Roselyne, 2019, Rhétorique et éthique du jugement de valeur, Paris, Éd. Classiques Garnier.

Lakoff George, 1991, « Metaphor and War: The Metaphor System Used to Justify War in the Gulf », Peace Research, 233, p. 25-32.

Lazar Marc et Vogel Jakob, 2017, « L’historien dans la Cité. Actualités d’une question classique. Introduction » [en ligne], Histoire@Politique, 31, p. 1-7.Disponible sur : https://doi.org/10.3917/hp.031.0001.

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Perelman Chaïm et Olbrechts-Tyteca Lucie, 1983 [éd. orig. 1970], Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, collection « de sociologie générale et de philosophie sociale ».

Plantin Christian, 2016, Dictionnaire de l’argumentation, Lyon, ENS Éditions, collection « analogie », p. 46-61.

Walton Douglas, Reed Chris, Macagno Fabrizio, 2008, Argumentative Schemes, Cambridge, Cambridge University Press.

  • 1 L’engagement des historiens dans la vie de la cité conduit les auteurs de mes études de cas, comme on le verra plus bas, à des questionnements épistémologiques sur ce qu’est l’écriture de l’histoire. Il ne m’est pas possible d’approfondir ici cette problématique, mais le lecteur pourra trouver, dans la rubrique « Échanges » de Questions de communication 2002 et 2003, de nombreux articles sur l’engagement du chercheur et bien sûr des prises de position d’historiens. Voir aussi Fleury Béatrice et Jacques Walter, (2005, p. 63-76) « Le procès Papon, Médias, témoin-expert et contre-expertise historiographique », et Marc Lazar et Jacob Vogel (2017, p. 1-7) « L’historien dans la Cité. Actualités d’une question classique. Introduction ».
  • 2 Christian Plantin (2016, p. 60) utilise le terme de « fausse analogie » dans le cas où les différences entre le thème et le phore sont à ce point profondes que cela « interdit de tirer à partir de l’une des leçons ou des explications, des inférences … applicables à l’autre ».
  • 3 « Les différences (dissemblances) importantes (c'est-à-dire les plus pertinentes) […] sont-elles trop écrasantes pour permettre une conclusion qui traverse les différents domaines de la réalité ? »
  • 4 L’article s’achève ainsi par cette évocation de Raymond Aron : « Aron n’hésitait pas, lui aussi, comparant hitlérisme et stalinisme, à adopter un regard éthique sur le passé, attendu, écrivait-il “qu’au point d’arrivée, entre ces deux phénomènes, quelles que soient les similitudes, ce qui était dans un cas à l’œuvre, c’était la volonté de construire un régime nouveau, dans l’autre une volonté proprement démoniaque de détruire une pseudo-race” ». La différence considérable entre les visées des deux régimes indique ici combien la distinction entre similitudes et assimilation est fondamentale. L’analogie cognitive n’est pas une preuve, mais une étape heuristique de la voie menant au savoir.
  • 5 Cet argument est également invoqué, ci-dessous, dans la critique de la comparaison entre le sous-officier Hertz et le terroriste Mérah.
  • 6 L’auteure de ces lignes met ici en œuvre une analogie qu’elle espère heuristique puisqu’elle permet de penser la responsabilité individuelle similaire des manifestants et de l’historien ayant formulé publiquement leurs opinions.
  • Références

    Danblon Emmanuelle, 2013, L’Homme rhétorique. Culture, raison, action, Paris, Éditions du Cerf.
    Doury Marianne, 2010, « Amalgames, procès d’intention et autres scandales argumentatifs » [communication orale], Colloque international Communication et Argumentation dans la Sphère Publique, Université « Dunarea de Jos », Galati, Roumanie, 13-15 mai.
    Fleury Béatrice et Walter Jacques, 2005, « Le procès Papon. Médias, témoin-expert et contre-expertise historiographique » [en ligne], Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 88 (4), Presses de Sciences Po, p. 63-76. Disponible sur : https://doi.org/10.3917/ving.088.0063.
    Kienpointner Manfred, 2012, « When Figurative Analogies Fail: Fallacious Uses of Arguments from Analogy », dans Eemeren Frans (van) et Garsssen Bart (eds), Topical Themes in Argumentation Theory: Twenty Exploratory Studies, Londres, Springer, collection « Argumentation library », p. 111-125.
    Koren Roselyne, 2012, « Langage et justification implicite de la violence : le cas de l’amalgame », dans Aubry Laurence et Turpin Béatrice (dirs), Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire, Paris, CNRS Éditions, p. 93-105.
    Koren Roselyne, 2019, Rhétorique et éthique du jugement de valeur, Paris, Éd. Classiques Garnier.
    Lakoff George, 1991, « Metaphor and War: The Metaphor System Used to Justify War in the Gulf », Peace Research, 233, p. 25-32.
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    Molinié Georges, 1992, « similitude », dans id., Dictionnaire de rhétorique, Paris, Librairie Générale Française, p. 300-301.
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    Plantin Christian, 2016, Dictionnaire de l’argumentation, Lyon, ENS Éditions, collection « analogie », p. 46-61.
    Walton Douglas, Reed Chris, Macagno Fabrizio, 2008, Argumentative Schemes, Cambridge, Cambridge University Press.