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Rembob’Ina

Depuis le 4 novembre 2018, La chaîne parlementaire (LCP) diffuse chaque semaine une émission, Rembob’Ina, consacrée à l’histoire de la télévision. Le programme a pour ambition de proposer des archives sélectionnées de la télévision, parfois exhumées, et de les éclairer par un débat. Il est animé par un journaliste, Patrick Cohen, et est réalisé en partenariat avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA). De fait, cette émission se positionne dans un registre différent de celui des programmes du même genre (dont l’emblématique Les enfants de la télé), davantage orientés vers le divertissement. Si le cas n’est pas singulier, il n’en est pas moins particulier : par ce dispositif, un média écrit lui-même son histoire. Mais quelle histoire, et comment ? Par ce dispositif, la télévision contribue à la formation de représentations sur elle-même, sur la société et sur le rapport que la société entretient avec son passé (Walter, 2005). La nature du programme et le succès critique qu’il rencontre depuis sa première diffusion conduisent à interroger la formation de ces représentations à partir de trois valeurs attribuées aux archives télévisuelles : nostalgisante, testimoniale et historique. Le propos se fonde sur l’observation d’un corpus composé de 83 épisodes de Rembob’Ina, diffusés entre le 4 novembre 2018 et le 12 décembre 2021, réunis à partir de la banque de données disponible sur le site internet de l’Ina, ainsi que du catalogue en ligne du dépôt légal. Il s’appuie aussi sur la consultation de 33 articles de presse quotidienne nationale, publiés entre le 4 novembre 2018 et le 31 décembre 2021, recueillis à partir de la base de données Europresse. L’étude de la construction des significations ici attribuées aux archives télévisuelles et à leurs commentaires est inspirée par la réflexion conduite par Jacques Walter (2003, 2005) autour des représentations médiatiques et du rôle du témoignage dans l’économie mémorielle de la télévision. Elle commence par une mise en perspective de Rembob’Ina dans une entreprise télévisuelle en quête de légitimité, fondée sur une nostalgie institutionnelle. Elle se poursuit par un examen du produit testimonial construit par le programme télévisuel. Enfin, la question de la production d’un récit sur l’histoire de la télévision au service de la contribution médiatique à l’histoire nationale sera esquissée.

L’histoire de la télévision à la télévision. Une nostalgie légitimante ?

Pendant de nombreuses années, la télévision a été, un mauvais objet de recherche, en raison de la faible légitimité accordée à cette pratique culturelle. Néanmoins, il faut rappeler que, face à l’enthousiasme suscité par le développement d’un nouveau média paré de vertus démocratiques, éducatives et culturelles dans la France de l’après-guerre, des chercheurs s’intéressent à la télévision comme pratique sociale et à ses téléspectateurs, dépassant la question des effets : les Cahiers d’étude de Radio-Télévision, édités par le Centre d’études de radio-télévision et les Presses universitaires de France (PUF) constituent un premier lieu savant de publication de questionnements en lien avec la radio et la télévision entre 1954 et 1960 (voir Méadel, 1999) ; dans le monde académique, le développement de la sociologie des communications de masse se réalise en partie à partir de l’étude de la télévision et de ses publics. Ceci se manifeste par la publication en 1962 d’un « Que sais-je » (PUF) Sociologie de la radio-télévision écrit par Jean Cazeneuve1, ainsi que par celle de plusieurs articles2 dans la revue Communications, éditée à partir de 1961 par le Centre d’études sur les communications de masse (Cecmas) de l’École pratique des hautes études (ÉPHE). Dans un premier article « La télévision vécue », qui préfigurera un chapitre de l’ouvrage Ces merveilleux instruments. Essais sur les communications de masse (Friedmann, 1979), le sociologue du travail et directeur d’études à l’ÉPHE Georges Friedmann ouvre une voie pour l’étude des individus-travailleurs qui prenne en compte l’expérience de l’homme-consommateur de loisirs (comme la télévision). La dynamique ainsi initiée pour l’étude des communications de masse, dont la télévision, a encouragé la réalisation par Michel Souchon de la première thèse en France sur la réception de la télévision par les adolescents, soutenue en 1969.

Mais, par la suite, la télévision a été la cible de critiques esthétiques et culturelles qui ont influencé une évaluation négative de l’objet dans le champ académique jusqu’au milieu des années 1980. Les fondements de ces critiques, encore vivaces aujourd’hui, sont clairement expliqués par Jérôme Bourdon (et Noûs, 2020) : la télévision, appropriée par ses publics comme divertissement populaire, est devenue l’instrument d’une « stratégie de distinction négative » pour les élites intellectuelles. Du point de vue sociologique, affirmer que l’on ne regarde pas ou peu la télévision est une manière de se positionner dans l’espace social. De fait, la pratique télévisuelle intègre la catégorie des activités peu valorisantes et peu valorisées par la société, d’autant plus qu’elle est perçue comme une activité gratuite, qui ne nécessite pas de compétences particulières. De plus, les représentations de l’exposition au média comme source de dangers (abêtissement, addiction, influence) connaissent un certain succès (Desmurget, 2011) et il est intéressant de noter que la télévision concourt elle-même à nourrir un discours sur ses dangers présumés. Par exemple, la diffusion en 2010, sur une chaîne du service public à une heure de grande écoute, du documentaire Le Jeu de la mort réalisé par Christophe Nick, qui consistait en une démonstration scientifique de l’influence et du pouvoir de la télévision pour une réflexion scientifique autour du documentaire, voir les « Échanges » tenus dans les livraisons 20, 21 et 22 de la revue Questions de communication. Plusieurs années avant, la télévision française avait réalisé et diffusé, à vingt années d’intervalle, deux documentaires qui présentaient l’expérience de familles qui, à chaque fois, avaient accepté de se priver de télévision pendant un mois (« Privés de télé », 1986 et 2005, Antenne 2 et Arte). La mise en scène dans ces documentaires corroborait la thèse des dangers de l’écran, la télévision y était présentée comme un média addictif qui intoxique les téléspectateurs (voir Ségur, 2020). Pour autant, à l’occasion de la rediffusion du « Privés de télé » de 1986 dans un épisode de Rembob’Ina daté du 2 février 2020, la lecture proposée du documentaire par Pascale Breugnot, sa productrice, Patrick Cohen, journaliste-animateur, et Agnès Chauveau, historienne des médias représentante de l’INA, a été celle d’un document « amusant et très instructif », réalisé en réponse aux critiques virulentes adressées alors au média. L’attachement manifesté par les individus pour leur écran de télévision était alors mis en avant et célébré sur le plateau de Rembob’Ina alors que le documentaire original se concluait par l’image d’un poste jeté à la mer par une famille à l’issue de l’expérience…

Ainsi, le plus souvent, la télévision cherche-t-elle à jouer un rôle dans sa quête de légitimité, en particulier par des stratégies de diffusion des archives télévisuelles contribuant à la formation d’une « nostalgie médiatique institutionnelle » (Bourdon et Noûs, 2020) : la rediffusion et la mise en valeur des émissions du passé contribuent non seulement à écrire l’histoire du média mais aussi à provoquer, chez ses publics, de la nostalgie transgénérationnelle (Thoër et al., 2022). La pratique courante à la télévision française de la rediffusion de feuilletons et de séries (voire d’émissions de plateau et de jeux) relève autant d’une logique économique – par exemple, les grilles de programmation des chaînes de la TNT sont principalement construites autour de la rediffusion de contenus issus des chaînes historiques des groupes industriels audiovisuels auxquelles elles appartiennent – que d’une « marchandisation de la nostalgie » (Ibid.).

La marchandisation de la nostalgie se manifeste dans Rembob’Ina à plusieurs niveaux : son dispositif est fondé sur la rediffusion d’archives télévisuelles, en intégralité le plus souvent, suivie d’une discussion en plateau, animée par le journaliste Patrick Cohen. Le titre des épisodes de Rembob’Ina est fréquemment celui du programme rediffusé (53 occurrences sur les 83 éléments du corpus étudié), ce qui accroit l’importance qui lui est accordée ; des témoins du passé sont invités en plateau pour raconter leurs souvenirs (voir infra) ; le décor du plateau de l’émission emprunte les codes rétro. Ce dernier est habillé d’objets qui appartiennent à l’univers et à l’imaginaire traditionnels de la fabrique des images audiovisuelles, des objets du passé, pourrait-on dire, à valeur muséale : des bobines de film, une grosse caméra sur pied, un rétroprojecteur, un lecteur de diapositives, une affiche du logo de l’ORTF. Le programme manifeste un désir de retour dans le passé, également par sa stratégie de communication institutionnelle : celle-ci annonce « une plongée dans l’histoire de notre pays […] » (présentation de l’émission sur le site internet du diffuseur, la chaîne LCP. Disponible sur : https://lcp.fr/collection/rembobina/289648, consulté le 08 avr. 2022). Elle est reprise par les journalistes, dont le vocabulaire adopte lui aussi les codes du nostalgique, par la manifestation d’images stéréotypées chargées d’affect : « La machine à remonter le temps de Patrick Cohen » (La Croix, 29 déc. 2018) ; « La petite lucarne », « La magie des archives » (Le Monde, 29 déc. 2018).

Les archives télévisuelles au cœur d’un produit testimonial

La quête de légitimité de la télévision est symbolisée par les émissions dites réflexives, c’est-à-dire les émissions de télévision qui parlent de télévision, qui existent depuis les années 1940 en France. Alors que plusieurs types d’émissions réflexives se sont succédés à la télévision française3, celui qui nous intéresse ici, les émissions réflexives « qui se proposent de revisiter le passé de la télévision » est apparu dans les années 1970 (Spies, 2008) ; la télévision y raconte son histoire de manière subjective et positive à l’aide d’archives : « On procède à une forme de glorification de la télévision, toujours regardée avec bienveillance » (ibid.). Rembob’Ina s’inscrit dans la lignée des programmes inauguraux de ce type (Rue des archives, La télévision que j’aime), alors que d’autres approches de la réflexivité ont caractérisé les émissions diffusées à partir des années 1990 : la réflexion, avec Arrêts sur images4 ; et le divertissement, avec Les enfants de la télé5.

L’archive tient une place essentielle dans le dispositif du programme Rembob’Ina. Les producteurs de l’émission se positionnent de manière singulière par l’importance accordée à une diffusion intégrale des archives : il ne s’agit pas de proposer des extraits décontextualisés comme le font d’autres émissions réflexives. Au contraire, le journaliste-animateur Patrick Cohen « orchestrera dans la foulée un débat pour recontextualiser les images et en parler avec leurs auteurs ou des témoins » (Aujourd’hui en France, 4 novembre 2018). L’archive elle-même est utilisée pour témoigner d’un moment de l’histoire de la télévision, et le cadrage proposé de l’archive par l’animateur et ses invités constitue une forme de méta-témoignage. De l’articulation de dimensions collective et individuelle émerge un produit testimonial autour de l’histoire de la télévision : les archives ici sont « parlées » (Walter, 2003).

Dans ce dispositif, des agents du monde de l’audiovisuel se voient attribuer le statut de témoin signifiant, dont la parole est encadrée par les valeurs de nostalgie et de bienveillance attribuées au programme. Il faut rappeler que le programme est co-produit par l’INA, un établissement public à caractère industriel et commercial (Épic), créé par la réforme de l’audiovisuel de 1974 et mis en place le 6 janvier 1975, chargé de la conservation du patrimoine audiovisuel national, c’est-à-dire de la constitution d’un stock d’archives. L’Ina est aussi en charge de l’exploitation et de la mise à disposition de ce patrimoine ainsi que de l’accompagnement des évolutions du secteur audiovisuel à travers des activités de recherche, de production audiovisuelle et de formation professionnelle. Depuis quelques temps, et en particulier depuis la numérisation des archives audiovisuelles, l’institut développe des activités de mise en visibilité des programmes de télévision, par leur éditorialisation et leur diffusion. L’archive télévisuelle a acquis une valeur commerciale à destination des particuliers depuis le développement de la plateforme de vidéos à la demande « Madelen » en 2021. Avec Rembob’Ina, c’est la valeur testimoniale de l’archive télévisuelle institutionnalisée, conservée par l’INA, qui est renforcée.

Les archives sont accompagnées d’une conversation mise en scène entre trois protagonistes : le journaliste-animateur, Patrick Cohen, un représentant de l’INA et un ou plusieurs témoins. À eux trois, ils font de l’archive une source documentaire fiable (un élément à partir duquel le journaliste produit de l’information), ils l’authentifient (le représentant de l’INA est garant du processus qui a consisté à stocker et classer le programme), et ils l’intègrent au cœur d’un récit personnel et/ou collectif, selon la posture endossée par les témoins, qui sont invités à commenter les images, dévoiler les coulisses d’un tournage, raconter leurs souvenirs. Patrick Cohen est un journaliste qui possède un certain capital au sein du champ médiatique. Il est diplômé d’une école prestigieuse de journalisme (l’École supérieure de Journalisme de Lille), et a travaillé pendant plusieurs années pour des radios nationales, comme reporter, rédacteur en chef et animateur, en se spécialisant assez vite dans le domaine de l’interview politique qui lui confère une légitimité importante. Sa notoriété s’est accrue lorsqu’il présentait « le 7/9 » sur France Inter entre 2010 et 2017, en raison notamment des scores d’audience alors obtenus par la radio et particulièrement par la « Matinale », qui devient la « Première de France » ; Patrick Cohen est présenté comme « l’animateur star de France Inter de 2010 à 2017 » (Waintraub et al., 2021). S’il joue un rôle principalement de questionneur et de vulgarisateur dans Rembob’Ina, son capital journalistique, ainsi que son capital sympathie (depuis 2011 il tient le rôle de chroniqueur dans l’émission d’actualité conviviale C à vous sur France 5) associés à l’espace de diffusion de l’émission6 confèrent à celle-ci la vertu d’un programme sérieux, utile et accessible.

Sur le plateau de Rembob’Ina, un représentant de l’INA a pour mission quasi pédagogique de situer ou resituer l’archive présentée dans l’histoire de la télévision. Le plus souvent, il s’agit d’A. Chauveau, directrice déléguée de l’INA, qui est aussi historienne des médias. En effet, A. Chauveau est titulaire d’un doctorat en science politique, elle a soutenu en 1995 une thèse consacrée à l’Histoire de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle 1982-1986. Si ce n’est pas à ce titre qu’elle intervient dans Rembob’Ina, cet élément de son parcours permet de mieux comprendre l’éclairage qu’elle apporte à l’émission, délibérément inscrite dans une approche historique vulgarisée. Les témoins invités à revoir les archives et en parler en plateau sont soit des protagonistes du programme diffusé (auteurs, journalistes, animateurs, producteurs), soit leurs proches, eux-mêmes agents du monde de l’audiovisuel (e.g. Claude Lemesle, présenté en tant que « président de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique [Sacem] et proche de Gilbert Bécaud » dans l’épisode « Bécaud and co de Jean-Christophe Averty » du 6 décembre 2020 ; l’actrice et réalisatrice Zabou Breitman, présentée en tant que « fille du créateur de la série et de l’héroïne » pour l’épisode « Le Moyen-Âge des années 1960 », dans lequel un épisode du feuilleton Thierry La Fronde était rediffusé, 14 mars 2021). Leur valeur est fondée sur leur participation directe à la fabrique du programme pour les premiers, elle s’appuie sur une proximité relationnelle pour les seconds qui a pu permettre le recueil d’un récit mémoriel. Bien sûr, la labilité ainsi que la sélectivité des souvenirs, et la pratique du récit de seconde main peuvent amener à discuter de la légitimité des témoignages ; mais, de fait, ils participent de la construction médiatique des événements rapportés et de l’histoire du média.

Ainsi, sur le plateau de Rembob’Ina, des personnes issues du « monde » de l’audiovisuel (au sens de Howard Becker, 1988) conversent-elles et commentent-elles des archives télévisuelles, elles-mêmes produites au sein de ce même monde, à l’exclusion de toute mission d’expertise7. Les adresses aux téléspectateurs sont fréquentes (par une rhétorique autour de formules comme « les téléspectateurs s’en souviennent », « il faut rappeler pour les téléspectateurs que… »), et le programme joue un rôle de médiation certain entre l’institution et ses publics, par la mise à disposition d’archives contextualisées. Pour autant, ce qui se joue sur le plateau de Rembob’Ina, c’est-à-dire la construction d’un récit sur l’histoire de la télévision, concerne principalement le monde de l’audiovisuel. Aucun témoin « ordinaire » n’est invité, ce qui situe la mise en perspective qui suit la rediffusion de l’archive dans une démarche de type consensuelle.

De l’histoire de la télévision à l’histoire nationale

Dans un article consacré à Rembob’Ina, le quotidien Aujourd’hui en France rapporte les propos de Guilaine Chenu, directrice des contenus sur LCP depuis 2018 : « La télé raconte l’histoire de France » (3 janv. 2021). Plus modestement, on peut affirmer que Rembob’Ina raconte une histoire de la télévision, jalonnée par des moments, des acteurs et des techniques mis à l’honneur par le dispositif de rediffusion commentée proposé. C’est ce que manifestent les règles qui concourent à la sélection des contenus et sujets abordés dans l’émission. Ceux-ci sont hétérogènes et touchent les domaines du politique, du sport, de la santé, de la culture, des jeux, du fait divers, etc. En ce sens, le corpus d’émissions est représentatif de la diversité des genres télévisuels des années 1960-1970. Parmi les éléments de ligne éditoriale du programme, la valeur archéologique annoncée sur le site internet du diffuseur, la chaîne LCP, semble finalement minoritaire. « L’émission cherche, fouille et met à jour les trésors cachés de la télévision » annonce LCP8, une formule esthétique particulièrement reprise dans les articles de presse. On observe dans le corpus d’émissions deux occurrences de « trésors cachés » : le « show fiction » Françoise et Udo, jamais diffusé au moment de sa réalisation en 1968 en raison d’une censure par l’ORTF, est programmé dans l’épisode du 6 juin 2021 ; Melody, un clip de Serge Gainsbourg réalisé par Jean-Christophe Averty en 1971 diffusé une première fois sur la deuxième chaîne de l’ORTF « dans l’indifférence générale » apprend-on dans Rembob’Ina le 15 décembre 2019.

En revanche, les effets de l’actualité politique, culturelle et sociale sur la programmation des épisodes sont manifestes : le décès de Jacques Chirac est suivi d’un épisode, diffusé le 6 octobre 2019, composé de la rediffusion d’extraits d’émissions consacrées à l’ancien Président de la République ; deux mois après le décès de Gisèle Halimi, l’émission du 11 octobre 2020 s’organise autour de la rediffusion du magazine Aujourd’hui Madame du 8 janvier 1974, dans lequel l’avocate défendait ses engagements ; le 21 février 2021, Benjamin Stora est l’invité d’une émission consacrée à la rediffusion de documents télévisuels dédiés à la guerre d’Algérie quelque temps après la remise d’un rapport sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » par l’historien au président de la République. L’actualité médiatique s’invite aussi dans la programmation : en octobre 2020, Thierry Ardisson co-produit un documentaire en deux parties consacré à l’histoire de l’ORTF : « ORTF. Ils ont inventé la télévision », diffusé sur France 3. Le 25 du même mois, Rembob’Ina invite l’animateur pour une rediffusion de deux de ses émissions (Bains de minuit et Lunettes noires). En ce sens, les choix de programmation contribuent à définir des étapes dans l’histoire des émissions de la télévision publique. Par exemple, les émissions Bains de minuit et Lunettes noires de Thierry Ardisson, tournées en discothèque, sont présentées comme une révolution dans le paysage télévisuel.

Avec la rediffusion de la grande nuit de l’opéra avec Maria Callas (1958), des « Premiers pas sur la Lune » (1969), d’une interview de l’écrivain et dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne (1975), du débat à l’occasion des premières élections européennes (1979), du match de football AS Saint-Étienne/Kiev (1976), du discours de Robert Badinter sur l’abolition de la peine de mort en France à l’Assemblée Nationale (1981), etc., les producteurs constituent une histoire nationale en contribuant à consacrer ces moments comme des événements importants. En ce sens, Rembob’Ina soutient l’idée que la télévision joue un rôle dans l’histoire politique, culturelle et sociale de la France, voire dans l’histoire internationale. Plus exactement, l’association de ces deux logiques de programmation contribue à mêler histoire nationale et histoire de la télévision. Certains articles de presse contribuent aussi à faire du média un acteur historique, à partir de la diffusion d’un épisode de Rembob’Ina. Par exemple, un Apostrophes de 1975 pour lequel était invité l’écrivain et dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne « a fait l’effet d’une bombe et provoqué la scission des intellectuels de gauche » rapporte la journaliste du Monde (29 décembre 2018). Quelques semaines plus tard, la même journaliste explique comment l’évolution du programme Ushuaïa, depuis Ushuaïa, le magazine de l’extrême à Ushuaïa nature reflète le changement sociétal dans le rapport à l’environnement (Le Monde, 24 juin 2019 ; Rembob’Ina du 23 juin 2019).

Conclusion

Rembob’Ina met une histoire de la télévision à portée du grand public, à partir d’une entreprise de rediffusion d’une sélection d’archives télévisuelles, bien que le programme soit diffusé sur une chaîne de télévision à l’audience assez confidentielle. L’émission remplit des fonctions de service public, en cohérence notamment avec les missions de valorisation du patrimoine audiovisuel confiées à l’Institut national de l’audiovisuel (INA) ; par ailleurs, elle confirme le succès d’une nostalgie médiatique institutionnelle. Rembob’Ina est reçue par les journalistes des quotidiens nationaux de manière majoritairement positive : « Patrick Cohen et son Rembob’Ina méritent une récompense » (Le Figaro, 22 janv. 2019) ; « Ce numéro de l’excellent magazine Rembob’Ina » (Le Monde, 4 avr. 2020) ; « Un régal » (Aujourd’hui en France, 3 janv. 2021). Ceux-ci louent la possibilité de (re)voir les « grands moments » de télévision, ainsi que les informations contextuelles apportées en plateau par les invités du journaliste animateur. De plus, ils adhèrent à la visée nostalgique et mémorielle qui leur est proposée.

Dans la perspective d’une meilleure compréhension du rôle de la télévision dans la société, il reste à savoir ce qui est fait plus précisément des témoignages ainsi proposés par Rembob’Ina. L’étude de leurs réceptions médiatique et sociale pourrait permettre de révéler des communautés d’interprétation des images télévisuelles et de leurs archives.

Références

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  • 1 Normalien et agrégé de philosophie, J. Cazeneuve intègre le CNRS à la fin des années 1950, avant d’obtenir une chaire de sociologie à la Sorbonne en 1966, puis de mener une carrière de dirigeant à l’ORTF puis à TF1 dans les années 1960 et 1970 (Akoun, 2006).
  • 2 « La télévision vécue » (Friedmann, 1964), « Télévision et développement culturel » (Crozier, 1996), « Les effets des scènes de violence au cinéma et à la télévision » (Glucksmann, 1966), « Télévision et démocratie culturelle » (Friedmann, 1967), « Publics et culture en télévision » (Wangermée, 1969), « L’attente du public : l’exemple de la télévision israélienne » (Gurevitch, 1969).
  • 3 Dans son étude consacrée à l’histoire des émissions réflexives, V. Spies situe les premières apparitions du genre avec les programmes qui consistaient à célébrer la télévision à partir de la présentation de ses coulisses, de ses métiers, c’est-à-dire « des questions que les téléspectateurs se posent » à son sujet. Puis, une étape est franchie dans les années 1970 avec Boite à malices, qui avait pour objectif « d’éveiller la conscience des téléspectateurs face aux images télévisuelles » (Spies, 2008).
  • 4 Diffusée sur France 5 entre 1995 et 2007 et animée par un journaliste critique de télévision, D. Schneidermann, Arrêts sur images avait pour objectif l’analyse critique des images et des discours télévisuels.
  • 5Les enfants de la télé, sans doute l’émission réflexive la plus populaire, est un spectacle de divertissement créé en 1994 par l’animateur et producteur Arthur, diffusé sur France 2, puis sur TF1 avant un retour sur les chaînes du groupe France Télévisions. La visée du programme est délibérément familiale et humoristique puisqu’il s’agit de confronter un panel de personnalités publiques (acteurs, chanteurs, etc.) aux archives de leurs premiers passages à la télévision, désignées comme « casseroles ».
  • 6Rembob’Ina est diffusée sur La chaîne parlementaire (LCP) chaque dimanche depuis le 4 novembre 2018 (des rediffusions sont également programmées). LCP émet à la télévision en France depuis 2000 ; elle « remplit une mission de service public, d’information et de formation des citoyens à la vie publique, par des programmes parlementaires, éducatifs et civiques » (Fiche de synthèse 65 : La Chaîne Parlementaire. Disponible sur : https://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/role-et-pouvoirs-de-l-assemblee-nationale/la-communication/la-chaine-parlementaire-lcp-assemblee-nationale-et-public-senat). Sa programmation se compose essentiellement de la retransmission des débats parlementaires, d’émissions d’actualité et de société, en plateau et des « Questions au gouvernement », programme le plus regardé de la chaîne. Son taux d’audience moyenne est faible (autour de 0,2 %), mais elle attire, à certains moments, davantage de spectateurs que les chaînes d’information en continu LCI et France Info (Angle, 2018) : selon les estimations les plus récentes disponibles sur le site de l’institut Médiamétrie, 19.032.000 téléspectateurs ont regardé LCP au moins 10 secondes durant la période du 30 août 2021 au 13 février 2022 (source : Médiamat’Thématik, Disponible sur : https://www.mediametrie.fr/sites/default/files/2022-03/2022%2003%2008%20CP%20Médiamat%27Thématik%20Sept%202021%20-%20Février%202022.pdf [consulté le 12 oct. 2022]).
  • 7 Sur la définition des missions d’expertise, voir Trépos (2002).
  • 8 Disponible sur : https://lcp.fr/collection/rembobina/289648 [consulté le 08 avr. 2022].
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