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Couverture de Philosophie et religion. Nouvelles approches Show/hide cover

Introduction

Le présent ouvrage est centré sur la question des rapports entre philosophie et religion, envisagée sous différents angles. D’une part, il est le résultat d’une collaboration entre plusieurs départements de philosophie (Reims, Nancy, Metz, Strasbourg, Luxembourg), qui constituent depuis quelques années le pôle « Grand Est » de recherche en philosophie allemande. D’autre part, il est le fruit de la coopération entre le département de philosophie et le département de théologie de Metz, qui échangent depuis plusieurs années sur les problématiques contemporaines du religieux.

La première partie de cet ouvrage traite des rapports entre philosophie et religion à la lumière des philosophes ou « maîtres du soupçon1 » que furent Arthur Schopenhauer, Karl Marx et Sigmund Freud. La « philosophie du soupçon », comme son nom l’indique, soupçonne la présence d’intentions et d’opinions inconscientes ou simplement inavouées dans les discours qui se veulent neutres, rationnels, objectifs. Elle nous incite à chercher, au-delà du sens manifeste de ce qui est dit, un sens caché, qui pourrait bien être l’origine du sens manifeste. Sous cet angle d’approche, les diverses contributions données dans ce volume procèdent à un examen critique de la religion chrétienne, comme soubassement plus ou moins conscient de nos pensées conscientes. C’est la religion chrétienne en tant que structure inconsciente de l’homme occidental, athée ou croyant, qui est ici interrogée. Que vaut cet héritage chrétien qui nous a façonnés, le plus souvent à notre insu ? Rejaillit-il de manière positive ou négative sur notre manière de philosopher ? La philosophie doit-elle s’en préserver ou peut-elle, dans une certaine mesure, l’accueillir, en tirer un bénéfice ?

Rémy Poels s’attache à montrer que l’athéisme, comme position théorique, ne conduit pas nécessairement à exclure l’héritage chrétien, pour autant que celui-ci vaut avant tout pour un certain nombre de motifs d’ordre pratique. Vouloir extirper ce reste d’irrationnel qu’est la croyance religieuse, accusée de régir inconsciemment les esprits et d’entraver leur libre épanouissement, pourrait bien être une idée naïve. Coupés des valeurs et des interdits chrétiens, les hommes ont peut-être beaucoup à perdre.

Paul Clavier aborde celui qui fut, historiquement, le second grand « philosophe du soupçon ». Il élucide le processus économique et psychologique qui a conduit les hommes, selon K. Marx, à se rapporter à la religion comme à un « opium » susceptible d’anesthésier la douleur. Ne convient-il pas de se libérer des espérances illusoires que la religion fait naître en nous et qui nous détournent de transformer l’ordre des choses ? P. Clavier met en lumière les limites de cette approche, qui voudrait rejeter dans l’ombre un questionnement métaphysique dont les hommes, de l’aveu même de K. Marx, ne peuvent pourtant pas se passer.

Concernant la psychanalyse, cette autre haute figure de la pensée du soupçon, Laurent Husson s’attache de son côté à montrer qu’Alfred Adler, dissident de Sigmund Freud mais héritier de sa théorie de l’inconscient, s’est intéressé à la figure du divin non pas pour dénoncer la religion comme une illusion, mais pour penser le rôle que joue l’image de Dieu dans le fonctionnement du désir humain et dans la construction de son « projet ». À cet égard, il montre comment A. Adler permet d’établir un véritable tournant dans la psychanalyse, en posant les bases de la future psychanalyse existentielle programmée par Jean-Paul Sartre.

La seconde partie du volume s’inscrit dans la continuité de la première, mais en se focalisant tout particulièrement sur une haute figure de la philosophie du soupçon, Friedrich Nietzsche. Le penseur allemand a récemment suscité en France des lectures stimulantes qui renouvellent notre regard sur son œuvre, notamment en ce qui concerne son rapport à la religion. Ce livre voudrait témoigner de la fécondité de ces nouvelles recherches.

Patrick Wotling attire notre attention sur une déclaration énigmatique de F. Nietzsche : « Presque deux millénaires et pas un seul nouveau Dieu ! » F. Nietzsche voudrait-il encourager l’innovation en matière religieuse pour lutter contre la monotonie de l’existence ? Déplore-t-il l’étiolement de l’instinct religieux ? La religion, que le philosophe athée critique tant par ailleurs, serait-elle néanmoins à ses yeux un élément précieux de notre culture et de notre rapport à l’existence, méritant d’être revivifiée ? C’est à résoudre ce paradoxe que s’attache l’article, nous révélant un Nietzsche quelque peu inattendu, dont le rapport au religieux est moins tranché, plus subtil qu’il n’y paraît. Plusieurs chercheurs ayant travaillé avec P. Wotling viennent revisiter son œuvre à travers la question de son rapport aux religions, mono- et polythéistes, et en mettant en lumière les liens intimes, initialement peu visibles, que F. Nietzsche noue entre la philosophie et les religions.

Alexandre Fillon s’attache ainsi à manifester l’originalité de la reprise, par F. Nietzsche, de la thèse classique selon laquelle la philosophie de Platon constitue le fondement théorique du christianisme. Loin de s’opposer au christianisme, la philosophie aurait selon F. Nietzsche non seulement posé les jalons de cette religion, mais elle n’aurait ensuite cessé de la renforcer en promouvant des « idéaux ascétiques » nous détournant, pour notre malheur selon lui, du sens de la vie terrestre. Cet article soulève indirectement la question suivante : la séparation entre philosophie et religion est-elle seulement possible, tant elles semblent mêlées l’une à l’autre ?

Thomas Lesser, dans une optique comparable, explore la manière dont la philosophie de F. Nietzsche accueille et déplace certains concepts hérités du polythéisme grec et de l’épicurisme, montrant ainsi à quel point la philosophie, fût-elle athée, reste irriguée par des sources religieuses qu’elle se réapproprie originalement. C’est encore l’intime liaison entre philosophie et religion qui ressort de cette étude.

Typhaine Morille approfondit un autre aspect de l’approche nietzschéenne de la religion chrétienne, en soulignant son double caractère « méthodologique » dans la thérapeutique culturelle : analyser les effets pathologiques les plus criants du christianisme permet non seulement d’établir un diagnostic sur l’état de santé de la culture, mais aussi de concevoir les remèdes qui pourraient contrer ces effets.

La troisième partie prend pour point de départ une critique de l’approche nietzschéenne du religieux, en défendant l’idée d’une vitalité du christianisme. Cette vitalité est ensuite déclinée par plusieurs auteurs attachés aux problématiques contemporaines touchant le rapport entre philosophie et religion.

Selon Yves Meessen, l’approche nietzschéenne reste prisonnière d’une idée de Dieu reconstruite par les philosophes, René Descartes et Emmanuel Kant par exemple. Si l’élan vital a une origine divine, alors il n’existe pas, pour le chrétien du moins, de contradiction entre la vitalité, l’existence active et affirmatrice, et le mode de vie chrétien. Dans une perspective phénoménologique, est réhabilité un mode d’accès au divin qui ne passe pas par la représentation, c’est-à-dire par le concept que nous nous forgeons de Dieu, mais par l’affect et la volonté. En pensant le lien personnel à Dieu en termes d’expérience vécue, Y. Meessen souligne la vitalité du christianisme. C’est précisément de cette vitalité que traitent les autres contributeurs dans la troisième partie du volume, à travers les problématiques contemporaines touchant les religions et leur rapport à la philosophie.

Lukas Sosoe, en référence à l’œuvre du sociologue allemand Niklas Luhmann, commence par poser la question de savoir comment l’on peut définir aujourd’hui la religion. Est-il possible de la cerner à partir de sa fonction ? Existe-t-il une définition fonctionnelle qui s’applique à toutes les formes de religion ? Concernant plus particulièrement le christianisme et son lien à l’époque contemporaine, il indique que, pour N. Luhman, le premier christianisme, celui des Évangiles, trouve un certain prolongement dans le thème contemporain de la laïcité. Serait-il impertinent d’opposer l’idéal de laïcité à l’esprit originel de la religion chrétienne ?

Sébastien Klam montre, de son côté, que certains aspects de la religion chrétienne entrent aujourd’hui en résonance avec un courant de l’éthique a priori étranger au domaine religieux. En effet, l’éthique du care, ce courant de philosophie laïque apparu aux États-Unis il y a une trentaine d’années, rejoint sur plusieurs points l’éthique et les missions du christianisme. On peut parler ici d’une convergence entre philosophie et religion, qui manifeste la vitalité de l’expérience chrétienne.

A contrario, Fabien Faul interroge le divorce entre les deux domaines, à travers l’examen de quelques « spiritualités sans Dieu » contemporaines, dont l’approche est centrée sur les conditions du bien-être ou du « mieux être ». Il questionne leur volonté manifeste de rompre avec les spiritualités et institutions chrétiennes : cet éloignement de la philosophie vis-à-vis de la religion chrétienne est-il nécessaire et salutaire ? Ne comporte-t-il pas certains risques, notamment celui d’une extinction de cette dynamique affective, de cette ferveur essentielle à la vie chrétienne ?

Telles sont les thématiques auxquelles se sont attachés les chercheurs réunis dans ce volume. Avant de vous souhaiter une bonne lecture, nous tenons à remercier l’Université de Lorraine – notamment les Archives Henri-Poincaré, le centre Écritures et le pôle Temps, Espaces, Lettres, Langues (Tell) – et l’Université du Luxembourg pour le soutien financier qu’ils ont apporté à la publication de cet ouvrage.

Metz, le 16 septembre 2022

  1. 1 Paul Ricœur invente cette expression dans son ouvrage De l'interprétation (1965).