Show cover
Couverture de Philippe Claudel : écrire et rêver les images (M. Joqueviel-Bourjea, A. Strasser, dirs) Show/hide cover

La lettre. La confidence, la consolation, l’intimité

Durant des années, puisées dans le fond de notre mémoire commune, nous avons, Philippe Claudel et moi, échangé des lettres sur le mode occasionnel, et sans que cela nourrisse davantage la moindre routine. N’empêche, à la longue, je constate que ces lettres envoyées et reçues obéirent à un rituel au rythme régulier, parfois plus, parfois moins.

Me retient aujourd’hui – parmi les composantes du souvenir qui m’assaille – cette volonté réciproque de s’en tenir à la lettre, dans le sens où, d’un endroit à l’autre de l’envoi, il est seulement question de dire et cela, j’en conviens maintenant, a tout pour prendre effet de littérature.

Non qu’il fût convenu d’obéir à l’idée préconçue de l’échange épistolaire. Bien au contraire, cela fut requis par la nécessité : cette unique préoccupation de ne pas manquer la prochaine lettre. De parler à l’autre.

Le souci de l’autre, c’est le soin pris à lui apporter cette seule pratique dont nous sommes capables : quelques lignes inscrites sur la blancheur d’une page.

M’ont habité de manière certaine, lors de chaque réception de courrier, ces phrases plus ou moins longues, disposées sur le format d’un rectangle de bristol, feuille de carnet, ou dos d’une carte postale.

Je fus lié à Philippe Claudel par l’intermédiaire d’un ami de l’Université de Gand, Pierre Schoentjes. Ce professeur envisageait notre rencontre comme une nécessité. Cela a fini par se produire. Un jour, Philippe Claudel est venu, par le plus heureux des hasards, dans la petite ville de mon enfance (où je ne me rends presque jamais), après une nuit passée par obligation dans un hôtel de bord de nationale, disons entre Lyon et Mulhouse. Cet hôtel, dont je me souviens enfant, n’était rien qu’un bâtiment très modeste. On disait alors le Bambi (vous imaginez la façade triste décorée sur le crépi du petit faon de Walt Disney, fragile sur ses pattes, comme seul sujet). Cet établissement, ses chambres bruyantes à cause d’une circulation incessante, les camions et les touristes allemands reliant la frontière alsacienne à la Méditerranée, Philippe Claudel a accepté sans mauvaise grâce, dois-je considérer, d’y dormir. Je me souviens, il est situé à deux pas d’une résidence, le Château d’As, réputée encore aujourd’hui pour la qualité de son service et de son hôtellerie.

Cela suffit à nouer des liens.

Les lettres : si j’observe les différents courriers dePhilippe Claudel désormais empilés, enveloppe par enveloppe, dans leur rangement, le tiroir d’une commode, j’aperçois une écriture très fine, à l’encre claire, à peine visible parfois, de ce fait à peine lisible. Le peu de contraste papier / encre produit une lecture particulière : d’abord on survole le texte, sans l’avoir vraiment compris, avant de revenir au point de départ, passer au mot à mot.

La première lettre

C’est par cela que tout commence : je dois avoir mis un certain temps, la première fois, à déchiffrer ne fût-ce que l’adresse de l’expéditeur au dos du courrier. Pour le cas : nom propre de la rue, trois mots dont une particule, d’une écriture linéaire à peine esquissée, très dessinée cependant, peu facile à interpréter, sinon à deviner. Adresse de résidence devenue seul moyen pour répondre par voie postale de manière personnelle, si l’on veut éviter l’adresse, comme anonyme, sous couvert de l’éditeur.

Si on me demandait de décrire comment je me représente en général la réception d’un courrier, la première image venue à l’esprit irait dans le sens de ces tableaux hollandais, pourquoi pas Van Mieris, ou Vermeer de Delft ? Retenons Vermeer : une femme, de profil, devant la fenêtre d’où pénètre en oblique la lumière du jour. Le titre de l’œuvre peinte, où je m’attarderais, tomberait sous le sens, ce serait La lettre. Alors, j’aperçois une scène fixée par le peintre : instant immobile, figé dans l’espace, temps accordé au sujet peint pour parcourir le contenu du courrier. Ainsi, ce moment d’intimité, suspendu, en équilibre sur la chaîne du temps, tient lieu d’événement, d’annonce d’une promesse, ou d’un drame, personne ne le sait. Ce qui signifie d’une certaine manière que la lecture du message tombe toujours comme une fatalité. À quoi s’ajoute cette idée du lointain : je songe, puisqu’il est question, dans cette évocation, de peinture hollandaise, aux ports exotiques ralliés par les bâtiments de la Compagnie des Indes orientales, aux richesses inouïes découvertes par les galions armés des Provinces-Unies.

J’ai ainsi traité comme un événement chaque enveloppe portant trace de Philippe Claudel. Toujours. J’en retiens l’état d’esprit qui m’habite lors de la réception.

Et voici ce que je me dis, concernant nos échanges :

Intimité

D’abord, je choisirais de disparaître à la place d’évoquer leur contenu. Peut-être, par respect, je préférerais, si tel était le cas, me lancer le premier dans le vide, décrire mon propre courrier avant de décrire le sien.

Privilégions alors l’instant de la réception, devant le bureau, dans la bibliothèque. Ensuite, voyons ces lettres reçues, décachetées avec cérémonie et lenteur, étape par étape : réception de l’enveloppe dans la boîte à lettres, retour au bureau, découpe de l’enveloppe avec l’outil adéquat, feuille dépliée, ou bristol, cartonné, extrait de l’enveloppe, lecture mot à mot, debout devant le meuble de bureau, étude détaillée du texte.

Voici comment se présente l’image du lecteur pour qui prétendrait avoir compris la moindre chose, quand apparaît l’écriture.

Accepter la lecture, c’est déjà s’engager dans l’échange. Qu’est-ce à dire, sinon ceci : l’ensemble relève de la sobriété, de la précision, il induit ces mots dont nous cherchons toujours le sens, mots qui, en définitive, ne signifient rien d’autre qu’eux-mêmes, c’est-à-dire leur propre définition issue du lexique. Ils ont ainsi le poids de la responsabilité qui les engage, et cela signifie qu’ils nous abandonnent en dernier lieu – sans que nous le sachions l’un et l’autre – au secret de la confidence.

On ne parle pas de sa propre écriture sans accomplir le détour hors de soi, lequel détour autorise que soient confondus l’un et l’autre – celui qui écrit, celui qui reçoit – quand ils se distinguent l’un de l’autre. Je me rends compte, en effet, que les deux se mêlent et finissent par se confondre. Ils forment alors une seule et même personne habitée par le sens, et cela signifie que l’un devient son semblable, un autre lui-même.

Les mots que nous écrivons ont valeur d’émotion, et leurs contenus nous sortent hors de nous-mêmes, ils nous dirigent l’un vers l’autre. Ils sont la simplicité. L’un s’accorde à l’autre, et les mots deviennent, par l’échange épistolaire, des confidences. Ils produisent des images qui évoquent la nécessité de cet endroit où chacun raconte et se raconte.

En première lecture, lors de la réception, le sens de la lettre échappe, il transparaît au fur et à mesure entre les lignes, puis émerge lors des lectures suivantes. Advient alors le contenu, que nous dirions puisé dans la bibliothèque. À cet endroit de la connaissance, surgit l’idée que rien ne se constitue sans la fabrique du roman, qui lie l’un à l’autre les auteurs par l’irruption du contemporain.

Phrases difficiles à lire. Tracés hâtifs et fiévreux de l’écriture linéaire

Ces tracés dont je parle sont la marque de la rapidité (écriture leste et véloce), mais ne sont pas animés par l’intention de terminer dans le délai le plus bref. Ici, l’idée de vitesse, entendue dans le cours de la pensée en train d’écrire, se mesure au rythme du flux sur le papier. Alors, tout l’enjeu, fût-il avoué, serait d’accomplir un tracé d’écriture, né du rythme identique à celui de la pensée (alors que celle-ci file droit devant).

Voici donc ce que nous apprennent ces tracés improvisés, dits hâtifs et fiévreux : le sens se heurte à ses propres contradictions, il se suicide, il se trompe de chemin, il va dans l’obscurité de l’écriture à la recherche de l’impossible. Dans le roman, cela produit l’inattendu, la surprise, le retournement de situation. Dans la lettre, c’est différent, on prétend à son propos que l’échange épistolaire nous renvoie à l’expérience de l’autre qui nous livre sa désespérance d’aboutir. Cela vaut en ces termes l’idée antique de la consolation.

Les mots consolent, adressés à un ami qui vous fait part de son incapacité à se réaliser, quand déjà surgit votre propre impuissance. Nous ne sommes capables de réussir le moindre geste d’écriture sans que soit donnée la mesure de l’échec. Ainsi, à l’horizon du roman, cette mesure permet de se reconstruire, avant le clap de fin.

J’aime l’image de lui (je parle de Philippe Claudel) portée au hasard de la missive tombée entre mes mains. Elle est son propre doute, où chaque figure de style annoncée se dissout d’elle-même. Pour cette raison, nous voilà en mesure de déclarer que son écriture se pratique dans l’interrogation, elle baigne dans la conscience qu’il faut le sens de chaque mot, aussi il s’agit de s’aventurer dans son lexique : restreindre les possibilités, mesurer le rythme, soupeser le sens, orienter le mot, changer son contexte, mettre en cause chaque option. Les mots de Philippe Claudel sont des formes énigmatiques et vivantes posées comme des insectes sur la feuille, observés par un entomologiste.

Finalement, toutes ces lettres reçues ou envoyées, de la première à ce jour, étape par étape, on pourrait dire, sont des itinéraires, qui favorisent la compréhension de l’autre et de soi.

Les mots illisibles

En ce sens, je voudrais ajouter combien certains mots, par lui écrits, peuvent être illisibles et nécessitent sur le blanc du papier une étude à la loupe qui rappellerait les interprétations archéologiques portant sur les objets, sur les inscriptions dans l’argile ou sur le sable, sur les tracés au sol des pierres tombales, dans la profondeur de la mémoire collective.

Ils nous évoqueraient combien ces mots, écrits à la hâte, deviennent soudain très lisibles, nous permettent d’accéder à la compréhension, accompagnée par cette découverte que leur essence se fait jour sur un temps long (le temps de lire et de relire) qu’il faut savoir accepter.

Il est donc des mots illisibles, transparents de sens, des mots illisibles paradoxalement lisibles. Parmi ceux-là, certains vous conduisent par leur graphisme vers le mystère du mot non lu et oublié, mais dont on conserve la trace, ce qui, faudrait-il le dire, n’est déjà pas si mal.

Le tracé au stylo-plume – nous pouvons l’imaginer – devient une forme de signe cabalistique, à géométrie variable, un tableau de Paul Klee aperçu au Kunsthistorisches Museum de Bâle (Villa R, 1919, huile sur carton, 26,5 x 22,4 cm). Ses caractères peints, objets d’une déchirure (rien d’autre que celle de l’âme), ressembleraient alors à l’écriture sur bristol comme j’en reçois, au dos de cartes postales, comme j’en reçois aussi. Ou de feuille de carnet à en-tête d’hôtel. Du moins ils en seraient la manifestation.

Aussi, l’écriture, entendue comme déchirure, relie celui qui écrit et celui qui lit. Celui qui écrit est en train de lire par anticipation ce que se décrira à lui-même celui qui lira en découvrant la lettre. C’est un jeu entendu par l’idée que tout est possible.

Rien ne se produit sans la lecture toujours interrogative, car la question se pose maintenant de la place accordée au temps du déchiffrage, si toujours nous devons rester silencieux en ouvrant l’enveloppe, ce qui se pratique selon le rituel du coupe-papier, du toucher et de la qualité du papier, de l’adresse de l’hôtel où fut donc écrit le mot, délicieux voyage vers cet endroit imaginé lors de la réception de la lettre.

Ensuite, vient le temps d’extraire en délicatesse le carton de bristol devenu un jour carte postale d’un temps révolu, d’une ville de l’Est de la France, toujours austère, qui pousse à la nostalgie, un autre jour, page quadrillée de carnet petit format arrachée aux spirales métalliques. Puis ce sont les tracés que nous imaginons. Ils décriraient le rythme de l’écriture, puis celui de la phrase.

D’où la place accordée désormais à l’absence physique de l’auteur qui traverse la paroi séparant celui qui écrit, de celui qui lira. L’auteur du lecteur.

Ces choses si difficiles à énoncer, nous les partageons pourtant dans cette règle du silence et de l’éloignement géographique, et, puisque tout doit être dit, dans l’idée que nous nous sommes fabriquée de la confidence, nous déclarons alors ne pas donner à voir les choses pour ce qu’elles ne sont pas. Sans se cacher jamais derrière le mot.